<i> Avertissement
de l'éditeur.
Cet Ouvrage, composé il y a plus de
quarante ans, a été imprimé, pour la
premiere fois, à Amsterdam chez Marc-
Michel Rey, en 1764, plusieurs années
après la mort de son Auteur.
Avant sa publication, des copies ma-
nuscrites s'en étoient répandues; elles
avoient mérité des éloges de tous les
Lecteurs. Rousseau de Genève, dans di-
verses notes de son Contrat Social, a
témoigné toute l'estime qu'il en faisoit.
Mais l'Edition de Marc-Michel Rey,
faite avec précipitation sur une copie
furtive, & qui n'avoit point été soigneu-
sement rapprochée des différens manu-
scrits de l'Auteur, fourmille de fautes
grossieres. Le sens est par-tout altéré &
corrompu. On s'est même permis d'élaguer
& de retrancher des recherches profondes
& des discussions curieuses, propres à porter
<ii> un plus grand jour sur les endroits les plus
intéressans.
Il falloit donc donner au Public une
nouvelle Edition de cet Ouvrage, telle
que l'Auteur auroit pu la donner lui-même.
On a long-temps médité ses Ecrits, &
c'est après s'être pénétré de ses principes,
qu'on a refondu cette Edition nouvelle
sur plusieurs manuscrits de différentes
dates, tous authentiques, qu'on a com-
parés entre eux, & qu'on a rapprochés de
beaucoup d'autres, égale-ment sortis de sa
plume.
Voici son premier & principal Ouvrage,
auquel il a travaillé toute sa vie, qu'il
commença avant d'être Ministre & Se-
crétaire d'Etat, & qu'il a revu & corrigé
après avoir été, pendant plusieurs années,
non-seulement chargé du département
des Affaires Etrangeres, mais encore de
celui de plusieurs grandes Provinces de la
France.
Son grand principe étoit, qu'un Roi
doit être animé des maximes des Antonins
<iii> & des Marc Aurele; & qu'il convenoit,
pour le bonheur des hommes & du Mon-
arque même, qu'il fît asseoir la Philosophie
sur le Trône. Les Empereurs que l'on vient
de nommer, ont fait jouir les Romains
de l'avantage de voir ce Siecle d'or de la
Royauté. Tous les Peuples de l'Univers
le leur ont depuis inutilement envié; mais
il seroit possible de le voir renaître dans
tous les climats & dans tous les temps,
en introduisant une salutaire réforme dans
toutes les parties du Gouvernement. Le
grand exemple & l'utile influence d'un
bon & sage Monarque forceroient tous
les Pasteurs des autres Peuples à être justes,
à peine d'être malheureux.
Il faut toujours se rappeler ce qu'on a
annoncé à la tête de cet Avertissement,
que cet Ouvrage a été composé il y a
plus de quarante ans; c'est prévenir l'ob-
jection qu'on pourroit faire, que toutes
les vûes qui y sont présentées ne sont pas
nouvelles, ou que la Politique & l'intérêt
des Puissances de l'Europe, tels qu'ils y
<iv> paroissent exposés, & l'Administration
même de la France, ont changé dans quel-
ques points plus ou moins intéressans. Mais
les principes de la raison, de l'équité,
de la vraie Philosophie, sont immua-
bles, & toujours applicables, à quelques
nuances près. Ces considérations n'ont
donc rien perdu de leur prix & de leur
utilité: elles ont été communiquées, par
l'Auteur même, en manuscrit, à quelques
personnes qu'il croyoit également éclai-
rées & sûres, mais qui cependant en ont
fait part à d'autres. Les copies se sont
multipliées; le plus grand nombre des
Lecteurs a admiré & adopté ses principes;
quelques-uns ont profité de ses travaux &
de ses découvertes, & n'ont pas dédaigné
d'en enrichir leurs Ouvrages. Il y en a
qui ont renchéri sur ce système, d'autres
ont voulu le combattre; mais l'on peut
dire que ces derniers ne l'ont pas bien
entendu. Cela est sur tout arrivé à ceux
qui, au lieu d'en raisonner avec l'Auteur,
n'ont fait que lire des manuscrits imparfaits
<v> & fautifs, ou l'imprimé, qui l'est encore
davantage.
On trouve l'empreinte de ces idees-ci
dans tous les Livres de Politique publiés
depuis quarante années; tels que l'Essai
sur l'Histoire Universelle, l'Esprit des
Loix, L'Ami des hommes, les Mémoires
sur les Etats Provinciaux, la Théorie de
l'Impôt, les Ouvrages de quelques Ecri-
vains, connus depuis peu de temps sous le
nom général d'Économistes, le Contrat
Social, les Entretiens de Phocion, &
beaucoup d'autres Ecrits qui, sans avoir
atteint le même degré de célébrité, ont
mérité justement l'estime du Public, par
la sagesse des plans & par l'utilité des
Etablissemens qu'ils ont voulu former, ou
qu'ils cherché à perfectionner. Il est
certain que les Ecrivains dont on vient de
citer les Ouvrages, ont connu l'Auteur
des Considérations, ou son Livre; & ne
peut on pas soupçonner qu'ils n'ont écrit
que d'après lui?
M. le Marquis d'Argenson, pendant
<vi> les dernieres années de sa vie, a composé
différens Opuscules particuliers, qui sont
autant de développemens de sa grand
& principale idée, & de l'application de
cette idée à toutes les parties de l'Admi-
nistration. Les manuscrits de ces Opus-
cules existent en mains sûres, & méritent
autant de voir le jour, que le Livre que
nous présentons au Public; c'est moins
une nouvelle Edition de l'Ouvrage, déjà
connu, de feu M. le Marquis d'Argenson
sur le Gouvernement, qu'un premier vo-
lume de ses Oeuvres. Il pourra être suivi
de plusieurs autres, composés de différens
morceaux, dans lesquels ou il a développé
sa grande idée, ou il en a établi quelques
autres, qui prouvent également que c'étoit
un excellent Citoyen & un vrai Philo-
sophe; qu'il avoit le coeur pur & sensible,
& l'esprit droit & sage.
On trouve a la tête de ses derniers
manuscrits une Préface assez longue, mais
très-intéressante, qui est vraiment une
Introduction à la lecture de toutes ses
<vii> Oeuvres. Elle indique parfaitement l' inten-
tion de l'Auteur, & l'esprit dans lequel il
a écrit. Ce sont des notions préliminaires,
propres à donner la clef de ces Produc-
tions. Sans copier en entier cette Préface,
qui renferme quelques traits de nature à
n'être pas encore transmis à la Postérité,
l'Editeur a fait usage de ce qu'il a trouvé
de plus intéressant, & l'a fondu dans
cette Edition, qui n'a tant tardé à être
publiée, que parce que, depuis la date
de la premiere, les esprits ne lui ont pas
paru assez disposés à adopter & à saisir les
principes de l'Auteur: mais convenons, à
la louange des dernieres années de notre
Siecle, qu'il s'est éclairé; accordons-lui
de tout notre coeur les justes éloges qu'il
mérite. Oserions-nous dire qu'il n'a plus
besoin que d'être guidé dans l'usage des
connoissances qu'il a acquises; & que,
comme un enfant dont le coeur est ex-
cellent, l'esprit lumineux, l'éducation
telle qu'il n'y a plus que la derniers main
à y mettre, il est aisé de l'empêcher
<viii> de s'égarer dans les conséquences qu'il
peut tirer des excellens principes qu'il
a reçus.
<9> CONSIDÉRATIONS SUR LE GOUVERNEMENT DE FRANCE.
OBJET ET OCCASION DE CET OUVRAGE.
C'est une prévention presque générale
en France depuis le Ministère du Car-
dinal de Richelieu, que la gloire & la
force de l'autorité Royale résident dans la
dépendance servile des Sujets. Je me pro-
pose de prouver le contraire, & d'établir
quelles étoient les imperfections du Gou-
vernement féodal; j'examinera pour cet
effet les différens Gouvernemens des Sou-
verainetés de l'Europe, & j'espere montrer
par cet examen, que l'Administration
populaire pourroit s'exercer sous l'autorité
<10> du Souverain, sans diminuer point la puissance
publique, qu'elle l'augmente même,
& qu'elle seroit la source du bonheur des
Peuples.
Ces vérités exposées, je proposerai
quelques principes pour établir la meil-
leure & la plus sage Administration, par-
ticuliérement en France.
....Que dans le cours d'un regne florissant,
Rome soit toujours libre, & César tout-puissant.
Racine, Britannicus.