TEXT 1765


 

<2>Définitions.
 
 

La Monarchie est le Gouvernement d'un

Etat par un seul homme. La Monarchie pro-

prement dite s'entend d'un Gouvernement où

le Monarque rapporte tout à lui, ne considé-

[5]rant en cela que son droit de propriété sur

les Etats qu'il gouverne, & ne croyant pas

devoir déférer aux Conseils.
 
 

Bientôt un tel Gouvernement dégénère en

Tirannie qui est l'abus de l'Etat Monarchi-

[10]que par une usurpation suivie d'injustice &

de violence.
 
 

La Royauté est le Gouvernement d'un Etat

par un homme seul qui considère moins son

droit de propriété, que le bien de l'Etat

[15]qu'il gouverne, & dont il ne se regarde que

comme le premier Magistrat.
 
 

Licurgue fonda par sa Législation le Gou-

<3>vernement de Lacédémone composé de Royau-

té, d'Aristocratie & de Démocratie.
 
 

[20]Les Philosophes politiques ont donné ce

mêlange comme le plus parfait de tous les

Gouvernemens.
 
 

Les Anglois se vantent aujourd'hui de le

posséder chez eux par le plus juste assaison-

[25]nement des trois espèce.
 
 

Mais il est humainement impossible d'em-

pêcher que tôt ou tard l'un des trois Gou-

vernemens ne gagne sur les autres.
 
 

L'Aristocratie est le Gouvernement des

[30]Nobles sur le reste de l'Etat; on la subdivi-

se en deux espèces.
 
 

L'Aristocratie légitime où les Gens distin-

gués par leur naissance & leur prudence gou-

vernent absolument pour le bien commun.
 
 

[35]L'Oligarchie ou fausse Aristocratie; lors-

qu'un petit nombre de Citoyens s'arrogent

toute autorité par usurpation & rapportent

<4>tout à leurs intérêts, ou à leurs passions.
 
 

Tels furent à Rome les Décemvirs peu à

[40]près qu'ils eurent été institués, & les Triu-

mvirs pendant tout leur temps.
 
 

Il en seroit de même d'une Monarchie, où le

Souverain ne se mêleroit de rien, & n'ayant

point de premier Ministre laisseroit gouver-

[45]ner cinq ou six Ministres qui agiroient d'in-

telligence, ce Sexumvirat seroit vicieux.
 
 

Le Gouvernement par tout le Corps des

Nobles sans distinction, sans choix & sans

autre titre que celui de la naissance est enco-

[50]re une fausse Aristocratie, c'est ce qu'ont ap-

pelle le Gouvernement de multitude, le plus

vicieux de tous, puisqu'il dégénère en anar-

chie, c'est-à-dire sans autorité & sans chef.
 
 

Le Gouvernement de Pologne seroit ainsi

[55]une fausse Aristocratie & de multitude si les

Diètes n'écoutoient jamais la voix de leur Roi.
 
 

Notre ancien Gouvernement Féodal ayant

<5>subsisté jusqu'à ce que nos Rois ayent eu des

troupes réglées & soldées, étoit dans le mê-

[60]me état que la Pologne. L'exemple du plus

parfait Gouvernement Aristocratique qu'on

ait encore connu, est la République de Ve-

nise; l'autorité décisive & expéditive n'y est

point confiée à la multitude, mais à un nom-

[65]bre d'élus parmi les Nobles comme les plus

prudens & les plus discrets.
 
 

On présumera toujours dans un Etat, que

des Nobles d'extraction son nés avec des

sentimens distingués de courage & de vertu,

[70]que l'exemple de leurs ancêtres leur prêche

continuellement la gloire de les imiter &

l'horreur de dégénérer, & que l'éducation

leur donne des lumières.
 
 

Voilà l'avantage du Gouvernement Aris-

[75]tocratique; mais il a cet inconvénient, que

le corps de la Noblesse étant séparé du reste

des Citoyens, il affecte de mépriser & d'ac-

<6>cabler les roturiers qui sont cependant les

plus nombreux, & les plus laborieux. Per-

[80]sonne ne stipule pour ceux-ci dans les déli-

bérations générales, & chaque jour la No-

blesse augmente ses privilèges & consomme

la séparation d'avec le reste de l'Etat.
 
 

Nos Loix se ressentent trop de la part

[85]que la Noblesse a eu dans l'ancien Gouver-

ment.
 
 

Un parfait Gouvernement est celui où tou-

tes les parties sont également protégées.
 
 

Le Despotisme est l'autorité trop absolue

[90]indépendante de toute Loi fondamentale,

ou particulière: elle dégénère souvent en

Tirannie qui est l'abus de fait du pouvoir

que le Despotisme n'a que de droit & à sa

volonté.
 
 

[95]Le Gouvernement de multitude s'arroge le

Despotisme & la Tirannie plus ordinairement

que la Monarchie qui se doit à des égards

personnels.
 
 

<7>La Démocratie est le Gouvernement po-

[100]pulaire où tout le Peuple a part égale-

ment sans distinction de Nobles ni de Roturiers.
 
 

Il y a fausse & légitime Démocratie.
 
 

La fausse Démocratie tombe bientôt dans

[105]l'Anarchie, c'est le Gouvernement de la mul-

titude; tel est un Peuple révolté; alors le

Peuple insolent méprise les Loix & la rai-

son; son Despotisme tyrannique se remarque

par la violence de ses mouvemens & par l'in-

certitude de ses délibérations.
 
 

[110]Dans la véritable Démocratie on agit par

Députés, & ces Députés sont autorisés par

l'élection; la mission des élus du peuple &

l'autorité qui les appuye, constitue la puis-

sance publique: leur devoir est de stipuler

[115]pour l'intérêt du plus grand nombre des Ci-

toyens pour leur éviter les plus grands maux

& leur procurer les plus grands biens.
 
 

<8>Tel est, ou doit être le Gouvernement

des Pays-Bas.
 
 

[120]Il y a donc trois sortes de Gouvernemens

simples, le Monarchique, l'Aristocratique, &

le Démocratique.
 
 

La Royauté monarchique est entre tous les

Gouvernemens le plus estimé par les Auteurs

[125]politiques.
 
 

L'expédition & la Justice y opèrent de

grandes choses en peu de tems: il lui arri-

ve de dégénérer souvent sous les hommes

pusillanimes; mais elle se relève promptement

[130]sous les grands Rois. Par ses qualités elle se

tourne aisément en pure Monarchie. Les

passions humaines la conduisent au Despotis-

me & même à la Tirannie: l'usurpation dé-

truit le pouvoir légitime & fait taire l'ordre

[135]ancien des Loix constitutives & fondamen-

tales.
 
 

L'Anarchie dégénère en Oligarchie, ou

fausse Aristocratie, soit par un petit nombre

<9>de Tirans qui se sont élus d'eux-mêmes, soit

[140]par la multitude des Nobles qui gouverne,

comme seroit un Peuple révolté.
 
 

La Démocratie est encore plus sujette à ce

dernier vice, elle conduit à l'Anarchie & à

la violence effrenée; dans la situation la plus

[145]parfaite, elle est toujours sujette à un grand

défaut, qui est la lenteur des délibérations;

car les Députés craignent le désaveu: les in-

térêts subdivisés à l'infini & les suffrages trop

combatus les uns par les autres, tout cela

[150]rend un tel Gouvernement incapable de ces

parties d'exécution brusque & de prévoyance

qui sauvent un Etat du péril: d'ailleurs le

secret y est mal gardé, les hommes de mé-

rite y ont à craindre la basse envie & l'in-

[155]gratitude: les passions n'y influent pas moins

que dans les Cours, ces passions ont leurs

influences sur les plus grandes opérations Po-

litiques; elles y sont plus déraisonnables étant

plus grossières.
 
 

<10>[160]Les Romains ont éprouvé chez eux toutes

les espèces de Gouvernemens que nous ve-

nons de définir.
 
 

Aujourd'hui en Europe presque tous les

Gouvernemens sont mixtes; c'est-à-dire plus

[165]ou moins mêlangés de Monarchie, d'Aristo-

cratie & de Démocratie.
 
 

La France a été de tout tems une Royau-

té Monarchique plus ou moins mêlée d'Aris-

tocratie selon les tems; jadis par un pouvoir

[170]foncier & inhérent au corps de la Noblesse,

& depuis ce tems, plus précaire & seulement

pour le Conseil.
 
 

Le corps Germanique est Monarchique

Aristocratique; mais la derniere qualité l'em-

[175]porte.
 
 

Dans les Etats particuliers d'Allemagne la

Démocratie est jointe à la Monarchie sous

un souverain absolu; l'intérieur du Pays est

gouverné par des Etats où le Peuple a un

[180]grand suffrage.
 
 

<11>La Suède est devenue République mixte,

présidée par un Roi qui est présentement

électif; le Corps même des Paysans ne laisse

pas d'avoir de l'autorité dans les Etats du

[185]Royaume. J'ai déjà parlé (& j'en traiterai

encore plus amplement,) de l'Angleterre, de

la Hollande, de Venise & de la Pologne.
 
 

L'Espagne & le Portugal sont des Monar-

chies Despotiques semblables à la nôtre, où

[190]l'Aristocratie n'est admise que par le Conseil.
 
 

Le Turc est Monarque Tirannique, ce

qui emporte le Despotique. Il en est de mê-

me des Souverainetés barbares, Mahométa-

nes, ou Idolâtres hors de l'Europe: on trou-

[195]ve cependant à la Porte quelque trace d'A-

ristocratie dans l'autorité du Divan & des

grands Officiers de la Cour & de l'Armée;

mais leur extrême amobilité affoiblit ce pou-

voir.
 
 

[200]La Suisse est une pure Démocratie quoi-

<12>que la Noblesse y ait quelque distinction,

mais qui ne l'autorise pas dans le Gouverne-

ment: en cette qualité les Baillifs & autres

élus du Peuple sont à vie dans les princi-

[205]paux Emplois des Canton.