TEXT 1784

 

<11> Définitions.
 
 

La Monarchie est le Gouvernement d'un

Etat par un seul homme.

Par Monarchie absolue, on entend un

Gouvernement où le Monarque rapporte

tout à lui, ne considérant que son droit de

propriété sur les Etats qu'il gouverne,

& ne croyant pas devoir déférer aux

conseils. Bientôt un tel Gouvernement dégé-

nère en tyrannie, qui est l'abus de l'Etat

Monarchique, par une usurpation suivie

d'injustice & de violence.
 
 

La Monarchie ou Royauté bien en-

tendue,  au contraire, est le Gouverne-

ment d'un Etat par un homme seul, qui

considère moins son droit de propriété,

que le bien de l'Etat qu'il gouverne, & dont

il ne se regarde que comme le premier

Magistrat.
 

L'Aristocratie est le Gouvernement de

plusieurs, regardés comme plus nobles

que les autres, composant un Sénat plus

ou moins nombreux, dépositaire de l'au-

torité qui ailleurs est entre les mains du

Monarque.

<12> La Démocratie est le Gouvernement

du Peuple entier, ou de tous ceux qui sont

intéressés à ce que la Nation soit bien

gouvernée, sans distinction de Nobles & de

Roturiers

Licurgue fonda par sa Législation le

Gouvernement de Lacédémone composé

de Royauté, d'Aristocratie & de Démo-

cratie.
 
 

Les Philosophes Politiques ont donné

ce genre d'Administration comme le plus

parfait de tous les Gouvernemens.
 
 

Les Anglois se vantent aujourd'hui de

le posséder chez eux, par le plus juste

mélange.
 

Mais il est humainement impossible

d'empêcher que tôt ou tard l'un des trois

Gouvernemens ne gagne sur les autres.
 
 

L'Aristocratie peut aussi se subdiviser

en deux especes.
 
 

L'Aristocratie légitime, où les gens

distingués par leur naissance & leur pru-

dence, gouvernent absolument pour le

bien commun.
 
 

L'Oligarchie, ou fausse Aristocratie,

lorsqu'un petit nombre de Citoyens s'ar-

roge toute autorité par usurpation, &

rapporte tout à son intérêts & à ses passions.
 
 

Tels furent à Rome les Décemvirs, peu

<13> après qu'ils eurent été institués, & les

Triumvirs, pendant tout leur regne.
 
 

Il en seroit de même d'une Monarchie

où le Souverain ne se mêleroit de rien,

& n'ayant point de premier Ministre,

laisseroit gouverner cinq ou six Ministres,

qui agiroient d'accord, ou, ce qui seroit

encore pis, ordonneroient sans intelli-

gence, sans concert, sans être convenus

de leurs principes, & sans qu'on leur en

ait prescrit. Ce seroit une Administration

bien vicieux.
 
 

Le Gouvernement par le Corps des

Nobles, sans distinction, sans choix & sans

aucun titre que celui de la naissance est

encore une Aristocratie qui doit dégénère

en Anarchie ou en Acéphale, c'est-à-dire,

être bientôt sans autorité comme sans

Chef. Sous l'ancien Gouvernement féodal,

qui a subsisté en France jusqu'à ce que

nos Rois aient eu des troupes réglées &

soldées, nos étions dans ce fâcheux état.
 
 

L'exemple du plus parfait Gouverne

ment Aristocratique qu'on ait citer;

est la République de Venise. L'autorité

décisive & expéditive n'y est point confiée

à la multitude, mais à un  certain nombre

de Nobles, élus comme les plus sages, les

plus justes & les plus discrets.
 
 

<14> On présumera toujours dans un Etat,

que des Nobles d'extraction son nés avec

des sentimens distingués de courage & de

vertu; que l'exemple de leurs Ancêtres

leur prêche continuellement la gloire de

les imiter, & l'horreur de dégénérer, &

que l'éducation leur donne des lumières.
 
 

Voilà l'avantage du Gouvernement

Aristocratique; mais il a cet inconvénient,

que le Corps de la Noblesse étant séparé

du reste des Citoyens, affecte de mé-

priser & d'accabler les Roturiers, qui sont

cependant les plus nombreux & les plus

laborieux.  Personne ne stipule pour ceux-ci

dans les délibérations générales, & chaque

jour la Noblesse augmente ses privilèges

& consomme sa séparation d'avec le reste

de l'Etat.
 
 

Nos Loix se ressentent trop de la part

immense que la Noblesse a eu dans l'ancien

Gouvernement.
 
 

On appelle  Despotisme, une autorité

qui se prétend  indépendante de toute Loi

fondamentale, ou particulière. La Tyran-

nie est l'abus de fait, du pouvoir que le

Despotisme (s'il en existe quelque part)

prétend avoir de droit.

La fausse Aristocratie s'arroge la Tyran-

nie aussi bien que la Monarchie.

<15> La Démocratie peut se distinguer aussi

en fausse & en véritable.

La fausse Démocratie tombe bientôt

dans l'Anarchie; c'est le Gouvernement

de la multitude: tel est un peuple révolté,

qui, n'ayant point encore adopte de prin-

cipes certains, est insolent, méprise les

Loix & la raison; son Despotisme tyran-

nique se manifeste  par la violence de ses

mouvemens & par l'incertitude de ses

Délibérations.
 
 

Dans la véritable Démocratie,

on agit par Députés. Ces Députés sont

autorisés par l'élection du Peuple. C'est

sur cette mission qu'est fondée leur auto-

rite; leur devoir est de stipuler pour l'inte-

rete  du plus grand nombre des Citoyens,

dans la vue de leur éviter les plus grands

biens.

 Il n'y a  en Europe de véritables Etats

Démocratiques, que les cantons populai-

res de la Suisse
 

Il y a donc trois sortes de Gouverne-

mens simples; le Monarchique, l'Aristo-

cratique, & le Démocratique.
 
 

La Royauté Monarchique est de tous

les Gouvernemens le plus estimé par  tous

les bons Auteurs Politiques. Ils convien-

<16> nent généralement, que l'expédition & la

justice y operent de grandes choses en

peu de temps; qu'elle degenere sous des

Princes pusillanimes, & se releve promp-

tement sous les grands Rois: mais il faut

aussi convenir qu'elle se tourne aisément

en Monarchie absolue. les passions hu-

maines la conduisent au Despotisme &  à

la Tyrannie. A la fin, l'usurpation détruit

le pouvoir légitime, & fait taire l'ordre

ancien des Loix constitutives & fonda-

mentales.
 
 
 

L'Anarchie dégénère également,

soit qu'elle soit livrée a un petit nombre

de Tyrans, ou qu'elle soit abandonnée a

une multitude de Nobles qui gouvernent

au hasard.

La Démocratie est encore plus sujette

à l'Anarchie & à la violence effrenée.

Dans la situation la plus parfaite, elle est

toujours exposée a la lenteur des délibé-

rations; car les Députés craignent le de-

saveu; car les Députés craignent le de-

saveu; les intérêts, subdivises a l'infini,

<17> & les suffrages trop combattus les uns

par les autres, manquent d'un point d'ap-

pui pour les arrêter & les fixer. Ainsi un

tel Gouvernement est incapable de ces

coups d'une exécution brusque, mais qui

sont souvent l'effet d'une sage prévoyance

& préviennent la ruine d'une Etat. D'ail-

leurs le secret est toujours mal garde garde dans

les Etats Démocratiques; les hommes de

mérite y ont a craindre la basse envie &

l'ingratitude; les passions n'y éclatent pas

moins que dans les Cours: ces passions

ont leurs influences sur toutes les opéra-

tions politiques; elles y sont plus déraison-

nables, étant plus grossières. pour pro-

curer aux Assemblées Démocratiques ce

point d'appui dont je viens de parler, il

leur faut un Protecteur qui presse la De-

mocratie de se bien régir, & qui empêche

sa déformation.
 
 
Les Romains ont éprouvé chez eux

toutes les espèces de Gouvernemens que

nous venons de définir.
 
 

Aujourd'hui, en Europe, presque tous

les Gouvernemens sont mixtes; c'est-à-

dire, mêlangés de Monarchie, d'Aristocra-

tie & de Démocratie. Mais ce mélange

y est plus ou moins parfait: c'est ce que

nous examinerons dans un des Chapitres

suivans.