TEXT 1784
<64> CHAPITRE III [II]
ARTICLE IX.
La Suisse.
La Suisse est moins florissante que la
Hollande; le terrein y est généralement
ingrat; mais ses habitans sont peut-être
le modele de ce que les hommes devroient
être pour être heureux; hospitaliers par
bonté d'ame, laborieux sans avidité, com-
merçans sans jalousie. Nous leur avons
fait connoître mille commodités qu'ils
ignoroient, mais dont ils savent se passer.
Plusieurs d'entre eux se distinguent dans
les Arts & même dans les Sciences. Ils
ont toutes les vertus militaires en par-
tage, & n'en font usage que pour leurs
Alliés. Cet exercice est leur arsenal, leur
citadelle & leur politique extérieure. Par-
<65> là, ils sont devenus plus indomptables
que ne le sont les plus puissans Etats par
les traités & les victoires.
"Les Suisses sont en apparence aussi
lourds que les Hollandois," dit un Ecri-
vain Politique fort éclairé; "le défaut
d'imagination les rend communément
inhabiles pour certains genres de Lit-
térature agréable; mais leur grossiéreté
prétendue leur laisse un instinct droit
pour leurs affaires, des vues sûres pour
le commerce, toutes les vertus mili
taires en partage, excepté celles bril-
lantes de commandement: mais sa-
chant tirer parti de tout, ils ont fait
de leur valeur l'un des principaux trafics
qui jettent quelque argent en Suisse."
Si un tel Pays étoit condamné à appar-
tenir à un Monarque, ce seroit bientôt
le plus misérable de tous les Royaumes;
& d'ailleurs les Suisses serviroient aussi
mal un Souverain qui voudroit les assu-
jettir, qu'ils servent bien pour leur argent
ceux qui les emploient passagérement &
librement.
En quel pays trouve-t-on des mon-
tagnes cultivées jusqu'au sommet comme
dans la Suisse? La seule liberté inspire le
travail.
Ce qui perfectionne l'administration
<66> intérieur des Républiques Suisses, c'est la
petitesse des Districts; les Magistratures
populaires ne réussissent pas ordinairement
à conduire une étendue de pays fort consi-
dérable; pour bien faire, il ne leur faut
qu'une ville, ou quelques villages; & lors-
qu'ils doivent étendre leurs soins sur un
territoire plus vaste, ils se trouvent in-
suffisans pour les extrémités. Pendant
ce temps, les grands Souverains voisins
excitent des jalousies entre les villes d'é-
gales forces; ils encouragent quelques
mauvais Citoyens à la tyrannie. C'est ainsi
qu'en Italie tant de Républiques ont été
tyrannisées par leurs Magistrats, & enfin
détruites. Au contraire, quand ces soins
sont appliqués à un objet de peu d'éten-
due, les intérêts réciproques se combinent
mieux, les contrariétés sont moins concis-
dérables.
La Suisse est un pays de toute égalité
entre les Citoyens; & s'il y en a un au
Monde où on ait égard au mérite dans
les élections, ce doit être celui-là. Le
mérite s'examine par les Pairs de l'Elu,
à la mesure du bon sens, d'après des lu-
mieres plus solides que subtiles, d'après
les oeuvres plus que d'après les manieres;
mais l'on décide mieux de ce que l'on
<67> sent, que de ce que l'on présume. C'est-là
toute la pénétration de ces Peuples; nous
ne la leur envions pas; peut-être nous
serviroit-elle mieux que ce que nous appel-
lons sagacité.
ARTICLE X.
Espagne.
L'Espagne a des Colonies très-étendues
qui lui rapportent de l'or; la Hollande en
a d'assez petites qui ne lui rapportent que
des épiceries. Cependant ce dernier Etat
est cent fois plus fort que ne semble le pro-
mettre l'étendue de son territoire dans les
différentes parties du Monde, & l'Espagne
est cent fois plus foible à proportion du
sien, comparé à celui des Provinces-Unies:
le dedans de ces Provinces en Europe est
florissant par-tout, & fourmille d'habitans;
l'intérieur de l'Espagne n'est que misère.
Le partage des richesses du Nouveau
Monde est fait en Espagne avec la plus
grande inégalité, & engendre par con-
séquent tous les maux politiques que pro-
duit entre Citoyens l'inégalité des biens,
indépendante du travail & de l'industrie
La plus grande partie des retours en
espèces va au Roi d'Espagne & à quelques-
<68> uns de ses Officiers, qui s'enrichissent la
plupart par des prévarications; chargés
de maintenir l'ordre, ils ont intérêt de le
troubler.
Après les Vices-Rois & les Gouverneurs,
quelques Marchands Espagnols y parti-
cipent, non par un travail industrieux de
Manufacture ou de Commerce, mais en
prêtant leurs noms pour frauder la Loi
par subtilité & par tromperie; le reste de
ces retours passe aux Etrangers.
C'est donc en Espagne que l'on trouve le
plus de quoi prouver combien l'inégalité des
richesses acquises sans soins & sans peines,
est un mal dans un Etat. Il y a de certains
principes, où le raisonnement demande
d'être appuyé par des exemples frappans,
& celui-ci est du nombre.
On prétend généralement que des Ci-
toyens fort riches font un grand bien
dans un Etat, en ce qu'ils font travailler
les autres: cela peut être vrai; mais il faut
qu'il y ait dans ce pays des travailleurs à
proportion de ceux destines à exciter leur
industrie, sans quoi on ne seroit pros-
pérer que l'industrie étrangere; l'argent
sortiroit du pays; les habitans paresseux
y resteroient pauvres, & l'opulence des
riches seroit en pure perte pour la Nation.
<69> Qu'on examine quel étoit l'état de
l'Espagne avant la découverte de l'Amé-
rique. Si l'on remonte aux temps les plus
anciens, les Espagnes passoient pour le
Pérou de l'Europe; on ne voyoit point
alors de pays plus peuplé ni mieux cul-
tivé, plus abondant en bestiaux, plus
riche en tout; on en tiroit même de
l'or (*). Eh! pourquoi les Espagnols en ont-
[*Ainsi l'Espagne, aujourd'hui maîtresse du Pérou
&
du Potosi dans le nouveaux Continent, étoit elle-même
le
Pérou & Potosi de l'ancien Monde, Destinée
singuliere,
qui n'a fait le bonheur & la force de ses Peuples ni
dans
un temps, ni dans l'autre.]
ils été chercher d'autre si loin, & l'ont-
ils ravi aux Indiens avec tant cruauté?
C'est par un effet de la paresse nationale.
Ils ont mieux aimé faire travailler les
Indiens, que de travailler eux-mêmes;
mais ils sont punis de leur avidité mal
entendue.
Quand les Mores les conquirent, il
faut voir les relations qu'ils firent de ces
heureux pays, & les Arabes étoient con-
noisseurs. Mais au lieu que, sous les der-
niers Rois Goths, le pays étoit tranquille,
les guerres des Chrétiens contre les Maho-
métans troublerent ce repos de l'Espagne;
il se donna une multitude de combats ,
<70> dans lesquels les Espagnols manifesterent
un esprit militaire, chevaleresque, héroique
même, firent des actions d'une valeur
inouie; mais rien de tout cela ne tourna
au profit du bonheur des Peuples, de
l'Agriculture, du Commerce, ni de l'In-
dustrie. Cependant les Chrétiens vain-
queurs souffrirent d'abord que les Mores,
qui voulurent se soumettre, continuassent
de vivre dans le pays où ils étoient nés;
bornés à la culture des terres, ils s'y adon-
nerent. L'Espagne resta encore quelque
temps assez peuplée; mais son abondance
alloit décliner.
Sous le regne de Ferdinand le Catho-
lique, l'Espagne commença à se dépeupler
de Mores & de Juifs. Sous Philippe III, on
força le reste à s'éloigner ou à se cacher, &
l'Espagne perdit ainsi un tiers de ses habi-
tans; presque en même-temps, elle poussa
très-loin ses conquêtes en Amérique. Plus
de la moitié des Espagnols alla peupler ce
nouveau Monde; ces nouveaux Colons
envoyerent dans leur patrie quantité de
denrées étrangères, dont on se passoit
bien auparavant, & sur-tout beaucoup
d'or & d'argent. Mais on diroit que cet
or étranger répugne à prendre racine chez
les Espagnols, qui en ont découvert les
<71> mines; il glisse, pour ainsi dire, sur la
superficie de leur pays, il ne s'arrête
que chez les autres Nations.
Depuis cette époque, l'Espagne a
moins de Manufactures; elle a abandonné
l'Agriculture & a augmenté en luxe,
source de ruine pour les Peuples conqué-
rans. Quelques Grands enrichis par la dé-
couverte des Indes, prêchent le luxe par
leurs exemples; les premiers Rois d'Es-
pagne & des Indes Occidentales ont conçu
des projets d'ambition extravagante.
Philippe II prétendoit conquérir la
France & l'Angleterre, & ne se cachoit
pas de viser à la Monarchie universelle,
dont son pere jouissoit en effet; mais
à quel prix! Flotte armée d'Etrangers,
travaux qui forçoient la Nature, bâti-
mens de mauvaise goût, corruptions, poli-
tiques, mille chemins par où l'argent sort
d'un Royaume pour n'y jamais rentrer.
On peut comparer l'or des Indes qui
vient en Espagne, à celui que les Par-
ticuliers gagnent au jeu; il ne profite
point; on le dissipe follement, & on finit
par perdre son patrimoine. Hélas! ce
mauvais principe de conduite, si opiniâtre
pour le malheur de l'Espagne, subsiste
encore aujourd'hui: il semble que ce soit
<72> pour sa ruine, que la Providence lui a con-
servé les plus belles & les plus grandes
possessions en Amérique. Il ne se fait au-
cun bon emploi pour le pays, de toutes
les richesses qui lui arrivent chaque jour.
Que les Puissances qui tiennent aujour-
d'hui le premier rang entre les maritimes,
& semblent aspirer à la Monarchie uni-
verselle de l'Océan, craignent de leur
enlever cette précieuse récolte! C'est l'or
de Toulouse (expression consacrée dans
l'Histoire Romaine), il porte malheur à
ceux qui s'en emparent. Non-seulement
l'or de Pérou n'a pas été utile à l'Espagne,
il ne l'a pas été davantage au reste de
l'Europe. Eh! à quoi pouvoit servir un
numéraire plus considérable, une masse
énorme de matiere soi-disant précieuse,
circulant de plus dans le Monde, sinon à
faire que nos louis d'or ne valent pas plus
que valoient autrefois les écus d'argent?
Si nous trouvions le secret de faire de
l'or, les louis seroient aussi communs que
les pieces de douze sols; mais bientôt
personne n'en seroit plus riche. Il arrive-
roit au numéraire ce que nous avons vu
arriver à la Banque de Law; la facilité de
frapper cette monnoie fut cause qu'on la
multiplia exorbitamment; elle finit par
<73> être décriée. Je vais récapituler les articles
des pertes réelles que l'Espagne a souffertes
depuis environ deux cent cinquante ans.
Le tiers de ses Habitans perdu par le
bannissement des Mores & des Juifs.
L'argent qui circuloit par les proscrits.
Les supplices de l'Inquisition.
L'accroissement du Monarchisme & du
Clergé, & par conséquent du célibat.
Les fondations nouvelles, plus ecclé-
siastiques que pieuses, animées par les
richesses de l'Amérique.
Le dépeuplement de la moitié du Con-
tinent en Europe, pour aller défricher
l'Amérique & l'Asie.
Les nouvelles maladies venues des
Indes, & qui ont choisi l'Espagne pour
leur premier séjour en Europe.
L'acquisition des Provinces éloignées
par la succession de la Maison de Bour-
gogne.
Les guerres étrangères pour acquérir
ou pour défendre ces Provinces, & d'autres
également éloignées.
L'augmentation du luxe, la diminution
de l'Agriculture & des Arts, & par-là
une Nation livrée toute entière à la fai-
néantise qui lui inspire naturellement la
chaleur du climat.
<74> On reconnoît en tout cela quels peuvent
être les malheureux effets d'un fausse
politique, qui entraîne l'erreur universelle
de toute sa Nation.
Les Espagnols ont le coeur courageux
& élevés; ils aiment l'honneur, même la
gloire. C'est de là que vient leur amour
& leur obéissance aveugle à leurs Chefs,
non par crainte, mais par une fidélité
héroïque; ainsi la Monarchie est faite
pour l'Espagne. Charles-Quint disoit que
toutes les autres Nations vouloient être ca-
ressées, & les seuls Espagnols commandés.
Peut-être un Gouvernement Républi-
cain ou mixte se fût-il conduit autrement
lors de la découverte du Pérou; peut-être
eût-il évité les mauvais effets provenant
des passions d'un homme seul, tels que
les arrangemens qui font verser toutes les
richesses dans les coffres d'un Roi seul
ou de ses Favoris; il eût admis la concur-
rence d'intérêt de toutes les villes d'Es-
pagne propres au Commerce; les richesses
étrangères eussent tourné au profit de
tout l'Etat, comme on voit que cela est
arrivé au Commerce de Hollande & de
Venise.
Le Gouvernement d'Espagne a eu
long-temps un mêlange d'Aristocratie
<75> propre aux Nations conquérantes, comme
les Goths. Les Capitaines qui venoient d'af-
fermir le Trône, avoient obtenu leur part
dans l'autorité, par la supériorité méritée
de leurs services; les distinctions avoient
passé à leur race, & de là étoit venue
la grande Noblesse; elle se regardoit
comme participante à la Royauté, jusqu'à
ce que le Despotisme plus raffiné ait mieux
servi les prétentions du Monarque, ait
profité de ignorance des Grands, & les
ait éblouis sur la source & la nature de
leur grandeur.
On ne prenoit autrefois les Ministres
& les Conseillers d'Etat en Espagne,
que parmi les Grands; mais de plus en
plus on les écarte du maniement des af-
faires, pour n'y admettre que des gens
sans doute de quelque mérite, mais qui
doivent leur fortune à l'adresse avec la-
quelle ils servent le Monarque.
Le Peuple y est encore moins écouté
qu'en France; tous les Officiers de Ville
& de Province sont Officiers Royaux;
l'honneur d'émaner directement du Trône,
est trop précieux chez cette Nation vaine,
pour que cela soit autrement. De là les
Officiers négligent leurs fonctions les plus
essentielles, celles de juger les Peuples
<76> avec équité & douceur; ils vexent les
foibles & font hautement des bassesses.
Les abus du Gouvernement sont moins
sensibles aux Espagnols qu'à toute autre
Nation; la privation n'est fâcheuse que
par le besoin; il leur faut peu de com-
modités pour le corps; il leur faut des
chimères dans l'esprit, & de fausses
idées de grandeur qui les entretiennent
jusqu'au dernier moment où une déca-
dence totale leur sera ouvrir les yeux,
mais trop tard; car l'Espagne n'offre pas
les mêmes ressources que la France, où
elles sont si grandes, si vraies, si aisées
à employer, que la machine, dont les
ressorts sont excellens, sera bientôt, si l'on
veut, remontée supérieurement à toutes
les autres.
ARTICLE XI.
Le Portugal.
Le Portugal, démembré d'Espagne,
en a à-peu-près le moeurs; le Gouverne-
ment & la Cour de Lisbonne se sont
modèle sur ceux de Madrid.
Le Portugal a aussi son Pérou, qui est
le Brésil; l'usage qu'il fait de l'or n'est
plus de faire des conquêtes; au contraire,
<77> il en a beaucoup perdu depuis un siecle;
il ne l'applique pas davantage à se rendre
plus redoutable dans l'Europe ni à faire
le bonheur de ses Peuples. Satisfaire son
luxe, ou quelque caprice, voilà les défauts
de la Royauté; & ces défauts, en s'enra-
cinant dans une Monarchie, deviennent
des sources de destructions.
En comparant les abus du Gouverne-
ment Portugais avec ceux de l'Espagnol,
on y trouvera un principe qui n'est pas
indifférent en politique: c'est que plus
un Etat est petit, mieux il se gouverne
par proportion à un plus grand de la
même espèce. Que de conséquences à
tirer de cette preuve? Il est donc utile de
diviser les soins, les biens, les Districts,
& chaque sphère d'intérêt; plus l'objet
est ménagé, plus les ressorts en sont vifs
& soutenus. Mais de savoir jusqu'où doit
se porter cette réduction des objets, ce
seroit peut-être une des premières & des
plus essentielles parties de la science pra-
tique du Gouvernement.
On trouvera donc qu'en Portugal le bon
& le mauvais étant de même espèce qu'en
Espagne, le bon y est meilleur, & le mau-
vais moindre.
Les Colonies Portugaises étant mieux
<78> gouvernées que celles d'Espagne, rendent
davantage à proportion; on y fraude
moins, les monopoles y sont plus rares;
mais tous ces inconvéniens sont encore
mieux prévenus dans les Colonies Hol-
landoises, qui dépendent d'une Répu-
blique.
Le dedans du Portugal est moins misé-
rable & mieux administré qu'en Espagne,
les Provinces plus peuplées.
Les Portugais n'ont éprouvé toutes les
causes de dépérissement dont j'ai parlé à
l'article d'Espagne, que dans un moindre
degré. Ils sont à l'abri d'être conquis,
au moins en Europe; ce qui est encore
un très-grand avantage. Quel bien de
se trouver assuré du domaine qu'on pos-
sede! Cette situation produira tôt ou
tard de grands fruits en Portugal; il ne
s'agit plus que d'un regne sage & intel-
ligent. Les intérêts sont sensibles, & les
moyens dans les mains de la Nation. Toute
la politique du Conseil de Lisbonne se
réduit à se défendre contre l'Espagne; qu'il
songe donc en même temps à faire fleurir
son commerce par des moyens plus effi-
caces que ceux qu'il a pris jusqu'à cette
heure. Ces moyens ont été de ne se con-
fier qu'à la seule Nation Angloise; &
<79> pour prix d'une défense dont le cas est
éloigné, on lui donné en Portugal toute
la réalité d'un commerce riche exclusif.
Les Portugais pourront par la suite par-
tager davantage leur alliance & leur com-
merce; par-là ils s'occuperont eux-mêmes
du commerce qu'ils peuvent faire pour
leurs besoins, sans recourir à des voisins
qui enlevent leur subsistance; ce sont-là
les véritables intérêts de cette Nation.
ARTICLE XII.
Sardaigne.
Le Etats du Roi de Sardaigne augmen-
te d'âge en âge par l'habileté de ses
Souverains, & leurs espérances peuvent
être encore fort grandes pour cette nou-
velle Monarchie. La Maison régnante
est toujours prête à profiter des jalousies
de l'Europe contre les deux Maisons
de France & l'Autriche, & même de l'émula-
tion entre les deux Branches de la Maison
de Bourbon. Il ne s'agit que l'habileté à
profiter des occasions; & jusques ici cette
vertu n'a pas manqué au Conseil de Turin,
si même elle n'a pas passé les bornes. Les
Peuples ne peuvent mieux faire, que de se
<80> livrer à des Princes si vigilans pour la
prospérité de la Nation.
On peut tolérer à un petit Souverain
l'ardeur de s'agrandir; elle fait partie de
la nécessité de se défendre, sur-tout quand
il se trouve situé entre des Princes puis-
sans & inquiets; mais il n'y a que Ma-
chiavel qui puisse aller plus loin, & passer
aux Ducs de Savoie; ce que leur reproche
le Président Jeannin, dans ses Avis sur
la restitution du Marquisat de Saluce, d'user
plus souvent de la finesse des Africains,
que de la franchise des Septentrionaux.
Cette Monarchie est de la proportion
qu'il faut pour être bien gouvernée; aussi
le Roi Victor l'avoit-il aussi bien réglée
qu'eût pu l'être un République. De son
temps, c'étoit, pour ainsi dire, un Etat
tiré au cordeau: on y pourvoyoit à tout.
Il en a rédigé toutes les Loix dans un seul
Code. Les Finances & l'Administration
Militaire, tout s'y ressentoit, si l'on peut
parler ainsi, de la propreté des petits mé-
nages. Les grandes Monarchies, pour s'é-
lever au dessus de l'indolence qu'entraîne
leur grandeur, y auroient pu prendre des
leçons utiles, & applicables à chacune de
leurs Provinces.
<81> ARTICLE XIII.
Dannemarck.
Le Dannemarck est sujet depuis long-
temps à avoir des Rois médiocres, & le
rôle qu'il joue en Europe ressemble à ses
Rois: il n'a d'autres bonnes terres que de
petites Provinces. Les plus vastes sont
couvertes de montagnes & bordées de
côtes gelées & dépeuplées. La marche de
sa politique est timide au dehors, mais
assez soigneuse au dedans.
La terre semble plus neuve en ces pays-
là qu'ici; les hommes & les animaux y
sont plus forts; la fécondité, quand elle
s'y trouve, est rapide & donne l'abon-
dance; d'ailleurs la Nation est naturelle-
ment militaire.
L'or manque en Danemarck comme en
Suede; il n'est devenu un besoin dans le
Nord, que depuis que les pays méridio-
naux d'Europe en ont regorgé, & ont en-
traîné les autres dans un luxe d'exemple.
Autrefois le Nord nous a inondé par ses
habitans, &, par un malheureux retour,
nous l'inondons de nos vices.
De-là vient la bassesse qu'ont aujour-
d'hui ces Nations de se vendre pour des
<82> subsides(*). Ils trafiquent ainsi de leurs
[(*) Il y a quarante ans.]
suffrages dans les affaires générales de
l'Europe & leurs troupes, auxquelles ils
sont soutenir des desseins qui leur sont
étrangers, infructueux ou nuisibles. Par-là
ils font cette faute nationale d'entrer dans
une involution d'intérêts qui ne les re-
gardent point.
On a conservé long temps en Dane-
marck l'ancienne forme des Etats: la No-
blesse y faisoit corps à part, & concou-
roit aux délibérations. C'eût été un bon-
heur pour cette Nation, si l'on y eût res-
pecté l'ordre qui sépare chaque Province;
par-là chacune auroit eu son administra-
tion à part; les intérêts de chacune au-
roient été bien mieux soignés que par
les Etats Généraux de toute la Nation:
mais les anciens Etats de Danemarck
avoient tous les défauts de pareilles assem-
blées; les Corps y étoient distingués, &
celui de la Noblesse y affectoit une supé-
riorité deplacée. Vers le milieu du siecle
dernier elle voulut anéantir toute Démo-
cratie dans le Royaume. Le Tiers-Etat,
c'est-à-dire la Bourgeoisie & les Pays-
sans désolés se jeterent entre les bras du
<83> Roi; celui-ci les soutint, ou plutôt les
laissa agir contre la Noblesse. La Démo-
cratie détruisit l'Aristocratie; mais n'ayant
ni le temps ni la force de se former en
République populaire, la Royauté a tout
gagné. Le Roi devint Monarque absolu en
1663, par le seul droit qui ait fait les
Monarques, le consentement de tous ses
Peuples. Mais il faut convenir que les Rois
de Danemarck ont été jusqu'à présent assez
justes pour ne pas abuser de ce droit, & ce
n'est que graces à la sagesse de ses Rois,
que cet Etat n'est pas Despotique.
ARTICLE XIV.
Le Pape.
Le Pape est dans son Etat temporel un
Souverain très-absolu; il gouverne ses Pro-
vinces par des Légats; les Villes ont des
Gouverneurs nommés par le Souverain, &
amovibles; & en tout cela nulle image de
Démocratie.
Le Consistoire ne partage le pouvoir du
Pape que pour les affaires de l'Eglise uni-
verselle, & dans les cas où il s'agiroit d'a-
liéner le patrimoine de Saint Pierre: mais
les Papes sont élus vieux, & ne peuvent
influer sur le choix de leurs successeurs; ils
<84> ne peuvent donc étendre leur pouvoir à
toutes les choses où vont la plénitude de
la propriété & le Droit héréditaire chez les
autres Souverains; ainsi ils respectent les
règles & les usages, ils tirent seulement ce
qu'ils peuvent en faveur du Népotisme.
ARTICLE XV.
Les Deux Siciles.
La double Monarchie de Naples & de
Sicile ne dissimule pas à le dessein qu'elle a
d'exercer le pouvoir le plus absolu, & de
se modeler en tout sur celui d'Espagne.
Tant que l'Espagne aura à coeur, comme
aujourd'hui, de l'assister de toutes ses forces
& d'y prodiguer ses trésors, le Roi de
Naples gouvernera absolument ses Sujets;
à peine aura-t-il quelque ménagement de
prudence à y apporter; il augmentera ses
revenus; il se formera un Etat militaire,
capable de défense & même d'entreprise;
il fera fleurir le commerce; il abaissera les
Grands; il éteindra les dangereux priviléges
de la Noblesse; en un mot, il prendra le
systême des Souverains, de renverser les
grandeurs qui sont entre le trône & le
Peuple, pour qu'il y ait plus loin de lui à
ses premiers Sujets.
<85> Mais si jamais l' appui d'Espagne
venoit à lui manquer avant que d'avoir
consommé ses desseins, on ne sauroit dire
ce que deviendroit cette Monarchie, &
quelle sorte de pouvoir il s'y établiroit.
Ces Royaumes sortent du gouvernement
des Vices-Rois, & ils ont subsisté de cette
sorte pendant deux siecles. Qu'on se figure
quel pli ils ont pris, appartenant à des
Maîtres éloignés, & administrés par des
Gouverneurs de différens caractères, en-
voyés & dirigés par la nécessiteuse Maison
d'Autriche; toute la puissance publique ne
s'y est occupée que de tirer le plus d'argent
qu'elle a pu des pays; on a fait souffrir aux
sujets, au nom d'un Etranger, plus de maux
qu'on ne pourroit exprimer; aussi les Sou-
verains éloignés ont-ils éprouvé de fré-
quentes révoltes, & se sont trouvés très-
heureux de prévenir des révolutions totales.
Un Peuple entier prend ces mauvaises
habitudes sous les mauvais gouvernemens,
comme un enfant qu'on éleve mal, con-
tracte de l'aversion pour ses parens & ses
maîtres; mais elles tiennent quelquefois au
caractère national.
Cependant l'Histoire Ancienne ne nous
apprend point que les Napolitains & les
Siciliens fussent originairement plus in-
<86> quiets que les Toscans; ainsi c'est en con-
séquences de nouvelles habitudes que sont
venus, dans les Deux-Siciles, des Nobles
insolens, des Peuples mutins, & des
moeurs scélérates: il faut des verges de fer
pour réprimer tant de vices politiques &
moraux.
Avec cela le pays n'est pas misérable.
Naples est une Capitale des plus floris-
santes de l'Europe. La Sicile est aussi bien
cultivée que si Cérès s'en mêloit encore,
sauf les éruptions du Gibel & les tremble-
mens de terre
ARTICLE XVI.
Modene & les autres Etats d'Italie(*).
[(*)On s'appercevra aisément que l'Auteur écrivoit il
y a environ quarante ans.]
Le Duché de Modene est le seul des
Etats particuliers d'Italie qui subsiste. On
a éteint dans ce siecle Mantoue, Parme,
Plaisance, & même la Toscane; c'est le
tour de Modene de subir le sort de tous
les petits Tyrans d'Italie, qui sont devenus
la proie des grands Tyrans; image honteuse
pour les hommes de ce qui se passe parmi
les animaux féroces.
Toutes ces Souverainetés particulieres
<87> ont dû prévoir leur perte, dès qu'elles ont
cessé d'avoir des corps de troupes suffisans
pour se défendre & pour figurer parmi
leurs égaux; non de ces troupes étrangeres
soldées, composées d'hommes qui faisoient
leur unique métier de la guerre, crai-
gnoient peu de mourir, n'ayant rien à
perdre, & ne prenoient aucun intérêt à la
guerre qu'ils faisoient; mais des Citoyens
armés pour la défense & les intérêts com-
muns. Il y a deux cents ans que ces petits
Souverains gouvernoient des pays qui
avoient été riches & fertiles, mais qui
n'avoient presque jamais joui de la liberté
nécessaire pour entretenir l'abondance. Est-
on assuré de l'aisance quand on ne l'est
pas de sa propre sûreté? Un Souverain de
mérite & de courage étoit une apparition
éphémere dans ces Etats foibles; il réta-
blissoit quelque chose de son vivant: après
lui ces établissemens perissoient, ou, qui
pis est, donnoient lieu à la ruine de petit
Etat entier.
Pendant un temps les Princes & les Etats
d'Italie se sont dévorés les uns les autres;
depuis, ces beaux pays ont été la proie du
soldat effréné des grandes Puissances. Hé-
las! les Italiens ne méritent plus le nom
de Romains; ils ne connoissent plus pour
<88> toute résistance, que quelques vengeances
sourdes, dont ils payent des injures ou-
vertes.
Le Grand Duché de Toscane se ressent
encore des bienfaits du Gouvernement Ré-
publicain: les Toscans sont passés ensuite
sous l'autorité des Princes riches par eux-
mêmes & commerçans, moyennant quoi
les droits & la dignité du Souverain ont
pu se passer du sang des Peuples; mais la
Toscane vient de tomber entre les mains
des Allemands (en 1737).
ARTICLE XVII.
Souverains d'Allemagne.
Les Souverainetés particulieres d'Alle-
magne & les Provinces héréditaires de la
Maison d'Autriche sont gouvernées à peu
près de même.
Les Princes n'y sont point gênés dans
l'exercice de leur pouvoir; les Etats qu'ils
assemblent, fournissent, sur les très-gra-
cieuses demandes de leur Souverain, le
don gratuit qui convient: heureux si
un goût excessif pour les plaisirs, ou une
magnificence inquiete, n'inspire pas tou-
jours à ces petits Princes la malheureuse
fantaisie d'excéder de beaucoup la dépense
<89> qu'il leur convient de faire, & à leurs sujets
la triste nécessité de supporter les effets de
ces caprices! Trop souvent la manie d'i-
miter, dans leurs petites Cours le luxe des
plus grandes, ou celle de figurer comme
des Seigneurs plus riches & plus puissans,
font que ces Princes ruinent leurs mal-
heureux sujets & se ruinent eux-mêmes.
Les Peuples n'ont alors aucun asile con-
tre la tyrannie, car ils ne peuvent se faire
écouter par les Tribunaux de l'Empire:
leur seule ressource seroit de déserter le
pays où ils sont misérables; mais les Alle-
mands sont attachés à leurs foyers, & se
déterminent difficilement à abandonner
leurs familles. On les force à marcher à
la guerre quand ils sont jeunes, & ceux
qui échappent aux dangers, reviennent
bonnement mourir au gîte de leurs peres,
cultiver les champs, ou faire le même
métier que leurs ancêtres. En général, ces
Peuples sont robustes, bons & dociles,
quoiqu'un peu grossiers, & leurs Princes
ne manquent que trop souvent des lumie-
res, de sagesse naturelle & de bonne édu-
cation, nécessaires pour tirer parti de leurs
sujets.
La Saxe est le pays de l'Allemagne où
la forme des Etats est la mieux entendue;
<90> c'est là où l'on pourroit trouver le modele
du plus heureux mêlange de Monarchie &
de Démocratie. Les finances du Souverain
y sont considérables & peuvent aisément y
être mises en ordre; aussi ont-elles eu long-
temps du crédit. Le Roi de Pologne Au-
guste II, mort en 1733, tiroit de son Electo-
rat de Saxe des sommes immenses, les dé-
pensoit comme il vouloit à ses plaisirs, ou
à se politique; rien n'épuisoit son épargne,
& l'abondance augmentoit toujours en
Saxe; mais c'est à la durée de son regne
qu'on peut appliquer ce Proverbe commun:
Tant vaut l'homme, tant vaut sa terre.
N'en pourra-t-on pas dire autant d'un
autre Monarque dont les Etats sont voi-
sins de la Saxe, & fournissoient même
moins de ressources, lorsque le Prince qui
les gouverne aujourd'hui en a hérité?
L'Empereur tire de ses Pays héréditaires
plus que les autres Princes & Electeurs de
l'Empire ne tirent des leurs, car les besoins
& les desseins du Souverain sont plus im-
portans. Cependant l'affoiblissement, après
de grandes guerres, n'y a pas été si sensible
qu'en France & en Espagne. C'est que l'ad-
ministration intérieure est confiée à des
Etats; que les intérêts des Peuples sont
ménagés par d'autres suffrages que par les
<91> horribles lumières de Traitans; que les
Contribuables tirent des conjonctures le
moins mauvais parti qu'ils peuvent, qu'ils
choisissent les genres d'impositions les
moins fâcheux pour la campagne, & qu'ils
les levent eux-mêmes avec moins de frais
& de vexations.
On se convaincroit encore davantage
de tous les principes en parcourant l'Alle-
magne; on y trouveroit différens degrés
de Démocratie, & l'on reconnoître que
ces pays, selon qu'ils suivent ou s'écartent
des principes que je viens d'établir, sont
plus ou moins abondans, & les Souverains
plus ou moins riches & respectés, la me-
sure de la justice étant celle du succès du
Gouvernement.
ARTICLE XVIII.
La Russie.(*)
[(*)Avant 1750.]
L'Empire de Russie ou Moscovite n'é-
toit compté, il y a cinquante ans, que
parmi les Nations barbares; on confon-
doit les Russes avec les Tartares & les
Cosaques.
Un seul homme l'a tiré de cet état, & l'a
<92> rangé parmi les Puissances considérables.
Elle est redoutable & déjà digne qu'on ré-
prime son trop de pouvoir; car cette Puis-
sance étant arrivée soudainement à la civi-
lisation, s'est trouvée d'une grandeur im-
mense; on en oublioit l'immensité, par le
mépris que l'on faisoit de sa barbarie.
Pierre le Grand a été à la fois Légis-
lateur & Conquérant, ce qui constitue
un des plus grands hommes que le Monde
ait vus.
Outre la vaste étendue de leur Empire,
les Czars se trouvent en possession d'une
autorité sans bornes sur leurs Peuples; res-
pect & dévouement de superstition, tel
qu'on l'a vu souvent chez les Nations sor-
tant de la barbarie. Les Souverains y sont
sont chefs de la Religion & de l'Etat.
Pierre le Grand étant donc réellement
le maître de ses Peuples, en a fait tout ce
qu'il a voulu, & n'y a pas perdu de temps.
Le progrès de la politique n'y est peut-
être pas fort grand encore, du moins dans
l'intérieur du pays; mais les principes de
ce Gouvernement sont si bien fondés,
qu'elle a fait de nouveaux progrès, même
pendant des minorités, & sous le regne de
femmes dont le mérite & la vertu étoient
au moins révoqués en doute.
<93> A un Peuple dans cette situation il faut
d'autres Loix qu'à ceux plus anciennement
sortis de la barbarie; il faut exciter aux
Arts & même au luxe; il faut attirer des
Etranger dans le pays, moins pour y aug-
menter le nombre des habitans, que pour
inspirer aux naturels les vertus sociales &
le bon goût.
Au reste, la politique Russe pourroit se
tromper en continuant à entreprendre des
guerres d'ambition; cet Empire n'a déjà
que trop d'étendue, & il a assez de côtes
& de fleuves pour faire un grand com-
merce; il ne devroit entrer que dans des
guerres où il pût se concilier l'amitié & le
concours des Etrangers, faire oublier l'ex-
cès de sa puissance, & non pas s'attirer
l'envie dès la naissance de sa politique:
déjà l'Europe se repent de lui avoir prêté
des secours propres à le perfectionner,
& de s'être endormie sur ses premiers
progrès.
Le Czar, despotique comme il l'est sur
ses Peuples, n'élevera certainement pas sa
Noblesse à côté de lui; au contraire, on a
déjà vu Pierre le Grand travailler effica-
cement à abaisser les Boyards; ses succes-
seurs admettront le mérite aux places, &
éleveront les gens de service. Le temps de
<94> l'Aristocratie est passé quand le Despotisme
s'est établi sans son secours.
ARTICLE XIX.
La Turquie.
L'Empire Turc éprouve toutes les hor-
reurs du Despotisme & de la Tyrannie. S'il
faut aux objets un grand jour pour les con-
noître, on peut se convaincre, en consi-
dérant l'état de la Turquie, de tous les maux
que peut causer le Gouvernement Monar-
chique sans l'admission d'aucune Démo-
cratie.
Dans tout ce que j'ai dit précédemment
des Gouvernemens les plus Monarchiques,
on a pu voir qu'il y avoit toujours quelques
moyens propres à contenir les intérêts de
la chose publique; quand la Noblesse, qui
approche seule du trône, est en grand nom-
bre, elle a ses intérêts, des terres en pro-
priété, & elle se fait écouter; le Peuple
peut quelquefois emprunter son organe
auprès du Monarque; si la Noblesse con-
court avec le Peuple, le Gouvernement est
mêlé de Démocratie.
Mais en Turquie, la volonté seule du
Monarque fait les Loix & conduit tout,
ou plutôt ne conduit rien. Dans cet
<95> Empire barbare, ce n'est ni la cruauté des
supplices, ni la briéveté des condamna-
tions capitales & des jugements civils, ou
les chûtes subites des Grands de la Porte,
qui constituent la tyrannie de l'Empereur;
peut-être trouveroit-on de grands traits
dans ces pratiques effrayantes; ce sont
bien d'autres effets de servitude, qui cau-
sent, depuis quelque temps, sa décadence
& entraîneront bientôt sa ruine.
On n'y voit point des grandeurs innées;
mais le mérite n'y gagne rien; les choix
sont guidés par l'avarice, ou dictés par le
caprice, & les Officiers sont déposés par la
même méthode.
Il n'y a pas plus de propriété dans les
biens que dans les charges; les dispositions
des biens viennent de la cupidité & de l'en-
vie, rarement de la justice & en tout cas
les vexés ou plaignans n'y gagnent rien.
Tout ce qui a quelque autorité sur le
Public, est Officier du Souverain, ou plu-
tôt en est l'esclave.
Ces Officiers ne savent d'où ils viennent
ni où ils vont, ils sont tirés du nombre des
enfans de tribut élevés dans le Sérail,
& leur race meurt avec eux, quoiqu'ils
laissent beaucoup d'enfans; mais leurs
biens retournent à l'épargne du Prince;
<96> par là chacun n'est en ce monde que pour
soi, & ne peut songer qu'au présent: ce
présent étant fort court, & brusque par
l'avarice & la débauche, de quel usage se-
roit le mérite? & de quelle utilité seroient
l'économie & le ménagement?
Le moindre Officier représente, dans
ce qui lui est confié, toute la rigueur du
despotisme du Souverain.
Les défauts du Gouvernement Turc at-
taquent plus la Police que les autres par-
ties du Gouvernement, & c'est le défaut
de tous ceux qui ont exclu la Démocratie.
On me demandera sans doute ce que c'est
que la police dont je parle si souvent.
La police comprend tout; c'est le véri-
table Droit public qui règle les intérêts
des Citoyens respectivement avec la So-
ciété; c'est le bon ordre, duquel doit ré-
sulter le bonheur des hommes, les moeurs,
la tranquillité & la force de l'Etat.
Il faut convenir que les armées Turques
ont quelque force par la valeur des Janis-
saires; qu'il se trouve quelques Cadis qui
aiment la justice, qu'on la rend avec une
précision qui l'emporte communément sur
nos formalités dilatoires & déclinatoires,
& que le Souverain y a beaucoup d'argent
& de riches épargnes; mais on ne faut
<97> pas s'en tenir à quelques avantages vagues,
il faut entrer dans l'examen du Gouverne-
ment, constater le progrès des abus &
prévoir où ils vont.
Je ne parle pas ici des vices de l'Empire
même, qui rendent le Grand-Seigneur si
sujet à être détrôné par une Armée, trou-
vant sa crainte dans ce qui fait l'appui des
autres Monarques; je traite des défauts qui
retombent sur les sujets gouvernés.
L'Empire Turc devient à rien; il s'é-
nerve plutôt qu'il ne se démembre, & cela
est pis; cependant il subsiste encore; mais
les jalousies réciproques des Princes Chré-
tiens sont peut-être aujourd'hui son appui
le plus solide.
Les Turcs ne travaillent point, ils ne se
policent point, ils ne disciplinent point
leurs armées, tandis que nous autres Chré-
tiens nous avançons beaucoup sur tout ces
points.
Les Turcs ne peuplent point; la Poly-
gamie leur nuit plus qu'elle ne leur sert.(*)
[(*) Cette observation qui a l'air d'un paradoxe, est
pour-
tant vrai, du moins quant à la Turquie, & vu
l'état de
la Nation Turque; car elle ne le feroit peut-être
pas
ailleurs, sur-tout si l'on pouvoit régler &, pour
ainsi dire,
policer la polygamie.]
Un jour les Francs, en ranimant les foibles
<98> restes de la Nation Grecque, feront la loi
aux Turcs, & changeront entiérement la
face de ce pays, dans lequel, à présent,
les villes sont toutes ruinées, & n'auront
bientôt plus pierre sur pierre; l'état en est
changé autant que les noms, autrefois si
doux, & qui rappellent encore à ceux qui
les savent, l'idée de la politesse & du goût
de l'ancienne Grèce.
Les différentes portions du Peuple Turc
ne peuvent se réunir ni s'ameute pour les
intérêts communs, soit du commerce, soit
de la police ou des moeurs. Quels Régle-
mens, quelles Loix, quel concert peut-il
résulter de parties aussi incohérentes? Ainsi
tout y est arbitraire, & n'a pour unique
objet que l'intérêt momentané d'un Maître
avide & barbare.
Presque tous les Arts nouveaux y sont
proscrits par la Religion & par la Loi: on
ne veut recevoir des Chrétiens que le pro-
duit de leurs Arts, mais non l'Art même;
& c'est justement la maxime contraire
qu'admettent les Etats bien gouvernés; la
raison même reste dans son enfance, dès
qu'elle se refuse la communication avec
ceux qui travaillent à la perfectionner par la
Philosophe.
L'ignorance abrutit la Turquie, & la
<99> misere la dépeuple; la stupidité & l'indo-
lence suspendent les fortunes & éteignent
les familles.
La propriété peres des sur leurs enfans
engage ailleurs à l'amour du bien, & fait
désirer d'avoir des héritiers pour les avan-
cer dans le monde; mais il faut pour cela
que les portes soient ouvertes à l'industrie,
à l'émulation, & même à quelque ambi-
tion.
Si j'ai proposé plus haut le sujet de grandes
études & de leçons à prendre pour perfec-
tionner le Gouvernement Monarchique par
quelques arrangemens heureux, j'offrirai le
Gouvernement des Turcs au nôtre comme
la source de la plus triste application.
Les Lacédémoniens montroient à leurs
enfans des esclaves ivres, pour leur impri-
mer l'horreur du vin.
Au reste, voici le mot de cette énigime.
La Nation Turque n'a point encore de
Gouvernement formé, & en général les
Peuples barbares & conquérans ne s'en font
un qu'après qu'ils sont venus à bout de sa-
tisfaire leur ambition & leur avarice par des
conquêtes & des usurpations sans motifs,
sans regle & sans mesure. Ainsi, depuis
plus de trois cens ans que les Sultans ont
fondé leur Empire, ils ont absolument
<100> négligé les moyens de le gouverner, en
établissant des Loix propres à tirer parti
de leurs sujets & à les rendre heureux.
L'on ignore tout-à-fait en Turquie & dans
tous les pays Mahométans ce que nous
appellons en Europe Droit Public. Qu'on
ne s' imagine pas que le Despotisme y soit
fondé sur des Loix; il est contre la nature
de toutes Loix de favoriser cette espece
de Gouvernement, ou plutôt cet abus
énorme de l'autorité, qui dispense le Sou-
verain de toutes formes & de toute modé-
ration, & qui rompt tous les freins qui
pourroient le retenir: mais quand les
Loix & les freins dont je viens de parler
ne sont pas suffisamment établis & ne sont
garantis par personne, alors les passions
humaines suffisent pour occasionner tous
les maux qu'une multitude d'hommes peut
éprouver lorsqu'elle est livrée au caprice
d'un seul. Alors les Peuples emploient le
dernier moyen qu'ils puissent opposer à la
tyrannie, la révolte: on peut dire que
c'est la derniere ressource des Peuples,
ultima ratio gentis, comme on lit écrit
sur nos canons, ultima ratio Regum; mais
les effets de la révolte sont d'autant plus
terribles, qu'ils ont été moins préparés,
qu'on a moins cherché à l'éviter, qu'on
<101> s'est moins précautionné contre les désor-
dres qu'elle entraîne toujours avec elle.
C'est ce qui doit nécessairement arriver
dans un Etat gouverné sans Loix & sans
forme. Quand il y a dans un pays une
forme de Gouvernement reçue, on peut,
absolument parlant, la changer sans tom-
ber dans l'Anarchie; mais si ce pays n'a ni
regles, ni Loix, ni point d'appui, le Peuple
révolté ne sait ni d'où il part, ni où il va,
& ce n'est qu'après une longue suite de
malheurs qu'il sent enfin la nécessité de
s'arranger & de se soumettre à une autorité
convenue.
ARTICLE XX.
La Chine.
Si la Turquie nous offre un exemple
effrayant de l'abus de l'autorité Monar-
chique poussée jusqu'à la tyrannie & au
despotisme, nous trouvons dans une autre
extrémité de l'Asie un modele satisfaisant
& consolant de cette même autorité exer-
cée avec modération & à l'avantage réci-
proque du Monarque & des sujets. On
ne peut pas dire que le Gouvernement de
<102> la Chine soit mixte, puisque toute l' auto-
rité est entre les mains du Souverain, ou,
pour mieux dire, émane de lui; mais le
principe inspiré par le divin Confucius, &
adopté par les sages Chinois, est de laisser
l'Aristocratie & la Démocratie exercer, à
l'abri du trône & sous la protection de
l'Empereur, une double autorité secon-
daire, balancée de maniere que l'Aristo-
cratie, les Grands & les Mandarins con-
tiennent le Peuple; mais soient éclairés
par lui, lui soient en quelque façon comp-
tables de leur bonheur; que de leur côté
ils éclairent le Monarque, qu'ils soient
surveillés en son nom, & qu'ils lui ré-
pondent de la bonne administration &
de la justice qui leur est confiée dans les
Provinces. Une Monarchie régie sur de
pareils principes, ne peut jamais craindre
la qualité odieuse de Despotique; aussi ce
Gouvernement, également absolu & juste,
a-t-il été le plus durable du monde; il y a
quatre mille ans qu'il subsiste sans altération
dans ses principes: dès qu'ils y ont été
connus, ils ont été admirés & constam-
ment suivis.
La Chine a été plusieurs fois soumise par
des Nations barbares. Ses Peuples doux,
civilisés & raisonnables, ont bien sent;
qu'ils en feroient que changer de Maîtres;
<103> mais que bientôt les féroces Tartares les
gouverneroient pour leur propre intérêt,
comme ils l'avoient toujours été. C'est ce
qui leur seroit arrivé, quand même ils au-
roient eu à faire à des Conquérans qui
auroient eu un Droit Public; à plus forte
raison des Barbares, qui n'avoient point
d'idée d'une administration réguliere, de-
voient-ils adopter celle-là.
Les Chinois comparent l'autorité Mo-
narchique à un fleuve immense qui d'abord
rompt toutes les digues qu'on veut lui
opposer, franchit les obstacles; mais lors-
qu'une fois il a formé son lit, il roule ses
eaux avec tranquillité, devient bienfaisant
pour les campagnes qu'il arrose, &, sans
rien perdre de sa majesté, laisse tirer de son
sein des canaux d'arrosement qui fertili-
sent les champs à une assez grande distance:
ils ajoutent, qu'un bon Gouvernement
porte sur deux colonnes sans lesquelles
il ne peut subsister, l'autorité & la modé-
ration.
Les Chinois assimilent leur Empire à
celui du Ciel, & leur Monarque à l'Etre
suprême: s'il n'étoit pas tout-puissant, il
ne seroit pas Dieu; s'il étoit injuste, il ne
le seroit pas non plus. Qu'opposent-ils à
la tentation qu'auroit leur Prince d' être
<104> Tyran? La sensibilité qu'ont ces Princes
pour leur réputation, & plus encore pour
leur bonheur & leur intérêt personnel.
L'éducation des Princes de la Chine est
dirigée conséquemment à ces principes;
& comme la Couronne y est dative par
l'Empereur régnant à celui de ses enfans
qu'il en croit le plus digne, il s'établit une
émulation entre eux à qui méritera mieux
de la porter par ses sentimens & par ses
talens. Ils répetent sans cesse que tout
l'Empire Chinois n'est qu'une seule famille,
que leur Empereur n'a ni esclaves ni servi-
teurs, mais que tous sont esclaves de la Loi
dictée de toute ancienneté par l'Etre su-
prême, auteur de Droit Naturel, & appli-
quée graduellement par l'Empereur, qu'on
appelle le Grand -Pere; les Mandarins se
nomment ses enfans, & sont, disent-ils, les
peres & les tuteurs immédiats du Peuple.
La conduite des Mandarins est éclairée par
des Visiteurs, & ceux-ci, qui deviennent
Mandarins à leur tour, le sont par d'autres;
ainsi la lumiere s'étend jusqu'à l'extrémité
de l'Empire par autant de rayons qui par-
tent du même centre, comme le Soleil
éclaire le Monde.
Aucune Magistrature Provinciale n'est
confiée à un homme de la Province. L'ad-
<105> minstration & le soin de la Justice ordi-
naire sont cependant exercés par les gens
du pays qui en connoissent plus particu-
liérement les ressources, mais la surveil-
lance de ceux-ci, & les commissions ex-
traordinaires sont toujours entre les mains
des étrangers, de l'impartialité desquels on
est bien plus sûr. Les grandes vertus & les
grandes actions ne sont jamais sans récom-
penses éclatantes; mais on prend bien
garde de ne les pas prodiguer; car ce se-
roit les avilir que de les accorder à des
actes de probité, d'humanité, de recon-
noissance de respect filial, auxquels tout
le monde est obligé. Cette profusion, au
lieu d'être utile à la vertu, la rendroit plus
rare. Il faut savoir économiser les graces
les plus justes, comme les supplices les plus
séveres.
Il n'y a point à la Chine de noblesse
héréditaire, du moins aucune autorité
publique ni fonctions ne se transmettent
des peres aux enfans; cependant les fa-
milles conservent, dans ce qu'on appelle
la Salle des Ancêtres, des tableaux qui
contiennent les noms & les services de
leurs parens. Les Chinois croient qu'il leur
suffit de citer des exemples, pour encou-
rager les jeunes gens à mériter des graces
<106> par eux-mêmes. Il n'y a point de per-
sécution à la Chine, en matiere de Reli-
gion, qu'autant que les Prédicateurs des
nouvelles opinions en voudroient intro-
duire qui dérangeassent l'ordre public.
Hors cela, chacun peut penser ce qu'il
veut; mais il y a des cérémonies qui
tiennent à la police & aux moeurs. Il faut
que tout le monde s'y conforme, sans quoi
l'on mérite punition. D'ailleurs les Man-
darins doivent parler le Langue de L'Em-
pereur, écrire avec les mêmes caracteres,
adorer l'Etre suprême de la même ma-
niere, & pratique à l'extérieur les mêmes
cérémonies, parce qu'il est, disent-ils,
nécessaire que la Religion, la Morale &
la Politique n'aient qu'une seule & unique
base.
Les femmes sont exclues, à la Chine , de
toute espece d'administration publique;
elles se mêlent tout au plus de l'intérieur de
la famille, encore est-ce pour ce qui re-
garde le physique plutôt que le moral, &
les filles plutôt que les garçons.
On ignore dans cet Empire ce que
c'est que le gros jeu & les pertes consi-
dérables. L'état de Financier, celui de
Banquier, les emprunts à rentes avec hypo-
theques sur des fonds, sont des choses &
<107> des mots dont on n'a pas d'idée. Les Man-
darins n'ont point de honte d'être comp-
tables, & de retirer des sujets ce que
ceux-ci doivent légitiment au Souve-
rain, ou, pour mieux dire, au Fisc public,
& ces mots de Fisc & de Fiscal, si odieux
dans notre Europe, & qui l'étoient du
temps des Romains, ne le sont point à
la Chine. L'imposition étant reconnue né-
cessaire, la distribution égale, l'emploi
toujours juste & convenable, chacun est
obligé de se reconnoître pour coupable,
quand il s'y refuse; aussi est-on alors puni
comme si l'on avoit commis une faute
contre l'ordre public: dans ce cas la puni-
tion est toujours personnelle & corporelle:
c'est une bastonnade, ou autre supplice
proportionné à la faute; mais jamais on ne
s'en prend aux biens du coupable, ils ne
sont jamais confisqués ni saisis; ce seroit,
disent les Chinois, une grande injustice
que de faire payer à une famille innocente
la faute de celui qu'elle pouvoit pas em-
pêcher de la commettre, & de priver ses
enfans, sous ce prétexte, des biens qui
doivent leur revenir.
Tout est distributif à la Chine, & dans
le plus bel ordre. L'administration, les
impositions, la justice, l'éducation, même
<108> la politesse, tout y est dans les proportions
les plus exactes. On ne souffre pas que
les sciences & les connoissances soient
acquises autrement que dans la juste me-
sure où elles peuvent être utiles, & par
ceux à qui elles le sont. Solon, en laissant
aux Athéniens la liberté de se livrer au
goût des Arts & de la Philosophie, en fit
un Peuple aimable, poli, voluptueux,
mais qui s'éloigna bientôt de tous les
bons principes, en s'abandonnant aux
écarts d'une imagination déréglée. Ly-
curgue rendit les Spartiates terribles à la
guerre, séveres dans leur administration
intérieure, grossiérement justes, mais re-
butans par l'austérité de leur morale & de
leurs moeurs. Le Gouvernement Chinois
se tient dans un juste milieu, & les Loix
de Confucius, aussi anciennes que celle
de Solon & de Lycurgue, subsistent en-
core, tandis que les autres sont anéanties
& ont même causé la destruction des Em-
pires qui les avoient reçues. Je crois exact
le tableau que je viens de faire du Gouver-
nement de la Chine, parce qu'il est con-
forme aux Relations de nos Missionnaires.
Si, par malheur, j'en avois altéré quel-
ques nuances, ce seroit tant pis pour les
Chinois; mais c'est un modele que je
<109> propose aux Nations de l'Europe; tant
mieux si elles en profitent.
ARTICLE XXI.
Le Paraguay.
Il existe dans le Nouveau Monde un pays
dont le Gouvernement pourroit servir de
modele à ceux de l'Europe, si le monde
étoit encore dans l'etat d'innocence, & tel
qu'il est sorti des mains du Créateur; peuplé
d'hommes à la vérité, mais d'hommes
simples & purs, sans passions vives, sans
préjugés, sans mauvais exemples, & sans
connoissance de tout ce qui pourroit altérer
leur bon naturel; mais il a fallu un rapport
de circonstances bien extraordinaires pour
rendre vraisemblable, s'il n'est pas tout-à-
fait vrai, le Gouvernement du Paraguay.
Les Espagnols ayant soumis l'Amérique
méridionale de la maniere que tout le
monde sait, n'ayant pas assez d'Euro-
péens pour la peupler, ne se sont atta-
chés qu'aux pays abondans en mines d'or
& d'argent, & à ceux qui leur assuroient
l'entrée de ces mines & les débouchés
nécessaires pour faire sortir les richesses
qu'ils en tiroient.
<110> Le Paraguay, Province vaste & fertile,
est tout entier dans l'intérieur des terres,
& n'a de communication avec les côtes
de la mer que par la riviere de la Plata &
le Port de Buenos-Ayres, dépendant de
la Monarchie Espagnole. Celle-ci s'est
convaincue qu'on ne trouvoit dans le
Paraguay aucune espece de mines d'or,
d'argent, ni de pierres précieuses. Il est
cependant très-fertile, ou du moins très
susceptible de fertilité; ce qu'on a défri-
ché de terrein, au milieu des vastes forêts
qui le remplissent, produit tout ce qui est
nécessaire à la vie. Le mais ou blé d'Inde
y croit aisément, pour peu qu'on le seme
dans une terre neuve & productive. Le
manioc & l'yuca sont des racines dont
on fait du pain aussi salubre & aussi nour-
rissant que le nôtre, moyennant quel-
ques préparations aisées. Avec la farine
de mais fermentée, on compose une li-
queur forte & enivrante, qu'on appelle
chica : les Indiens la préferent au vin, &
il est vrai qu'elle vaut mieux que le cidre;
on y cultive une infinité de légumes, des
cannes de sucre, des fruits de toute es-
pece, enfin l'herbe du Paraguay, dont l'in-
fusion est aussi agréable & même plus utile
que celle du thé; on y trouve des bois de
<111> tous genres, propres à la bâtisse, à la menui-
serie, & même à l'ébénisterie; les animaux
propres à nourrir les hommes, à les vêtir &
à leur servir pour les travaux de la campa-
gne, y sont très-communs; les boeufs &
les chevaux y ont été amenés de l'Europe,
& s'y sont multipliés à l'infini; ils y sont
sauvages; mais les Indiens ont appris l'art
de les dompter: il y a un assez grand
nombre d'animaux nuisibles; mais la Na-
ture bienfaisante y fournit des préservatifs
contre le danger de leurs morsures, & l'in-
dustrie naturelle des habitans suffit pour s'en
garantir & les écarter. Enfin, tout ce qui
peut satisfaire des besoins réels & être l'ob-
jet de désirs sages & modérés, se trouve
dans le Paraguay: il n'y manque que ce
que convoitent mal-à-propos l'ambition &
l'avidité des Européens.
Ce sont les habitans d'un pays si heu-
reusement disposé, que les Jésuites se sont
chargés de civiliser & de gouverner; &
si jamais il y a eu une ambition raison-
nable, il faut convenir que c'est celle-là.
Ces honnêtes Conquérans n'ont point
versé le sang des innocens pour les domp-
ter, mais ils les ont touchés, persuadés,
& leur ont fait entendre que leur intérêt
étoit de se soumettre: aussi ces bons Peres
<112> n'ont-ils pas besoin d'armée étrangere
pour se faire obéir. Environs soixante Jé-
suites suffisent pour gouverner six cens
peuplades dispersées dans trois cens lieues
de pays. Ils y sont révérés comme des
Dieux bienfaisans, auxquels on n'a jamais
offert de sacrifices sanglans, & qui n'exi-
gent d'autres tributs que la reconnois-
sance, pour tous les avantages qu'ils pro-
curent. Ils ont appris à ces Sauvages à
cultiver la terre; & à rendre leur sub-
sistance plus aisée & plus agréable. Ils leur
ont enseigné l'art de se loger, de se meu-
bler & de se vêtir commodément, mais
sans faste; de se communiquer leurs idées
par la parole & par l'écriture, en adop-
tant une Langue unique & des caracteres
qui sont à présent connus dans tout leur
pays; mais ils n'ont point surchargé la
tête de ces bonnes gens de connoissances
inutiles à leur bonheur. Ils leur ont en-
seigné une Religion dont les mysteres
sont sublimes, mais n'étonnent point des
Peuples qui conviennent que tant d'autres
choses sont au-dessus de leur portée; les
cérémonies de cette Religion sont pom-
peuses & imposantes, & méritent vérita-
blement le nom de fêtes; enfin sa morale
est pure & soutenue par des espérances
<113> brillantes, & des terreurs qui paroissent
bien fondées. Ils leur ont fait entendre
qu'en s'aimant & se secourant mutnelle-
ment, on se rendoit bien, plus agréable à
l'Être suprême qu'ils leur ont fait connoî-
tre, qu'en se battant & se déchirant: que
nous naissons tous freres & non ennemis
les uns des autres. Une pareille doctrine
prêchée par des gens qui effectivement
n'exigeoient de leurs néophytes que ce
qui contribuoit à leur bonheur, ne pou-
voit manquer d'être goûtée.
Les Jésuites ont fait mettre aux Para-
guayens tous leurs biens & toutes leurs
denrées en commun; le résultat de cet
arrangement est que personne ne manque
de rien, & que chacun sent qu'il est obligé
de contribuer au bien général suivant ses
forces. On nourrit les enfans qui ne sont
point en état de travailler, dans l'espérance
qu'ils traivailleront un jour, & les vieillards
par reconnoissance de ce qu'ils ont tra-
vaillé. On ménage les femmes & on ne
les accable pas de trop de travail, parce
qu'elles sont destinées à augmenter la po-
pulation, ou se sont déja acquittées de ce
devoir. Les mariages ne se faisant jamais
par ambition ni par intérêt, mais tou-
jours par inclination, les ménages sont
<114> communément heureux & tranquilles. Il
y a lieu de croire que les Missionnaires,
contens d'observer eux-mêmes le célibat
religieux, ne le prêchent ni ne le con-
seillent aux Indiens; cela seul suffiroit
pour rendre les Prédicateurs suspects. Ils
leur inspirent, dit-on, un grand respect
pour les Espagnols, mais leur en laissent
fort peu voir, & se gardent bien d'attirer
les Indiens dans les Villes commerçantes
& remplies d'Européens. Hélas! ils n'y ver-
roient que d'affreux exemples, capables
d'altérer ou de détruire leurs bons prin-
cipes. De temps en temps l'Evêque du
Paraguay vient y faire sa visite: les Jé-
suites le reçoivent, & le font recevoir par
les Indiens avec honneur & respect; mais
ils ne le quittent pas d'un pas, sont par-
tout ses interpretes; & comme le Prélat
ignore toujours la langue Guarani, qui est
celle du pays, il voit, il admire, mais il
ne s'instruit que jusqu'au point où l'on
veut qu'il le soit, & ne donne d'autres
ordres que ceux qui conviennent aux bons
Peres; s'il en donnoit de différens, ils ne
feroient point exécutés. La police & l'ad-
ministration de chaque peuplade sont con-
fiées à des Magistrats populaires; mais le
Missionnaire est toujours regardé comme
<115> le Juge suprême & l'interprete des Loix
religieuses, civiles & militaires; car ils
en ont de cette derniere espece, & elles
leur sont nécessaires pour se mettre en
état de défense contre des Peuples bien
plus sauvages qu'eux, & qui viennent quel-
quefois troubler leur tranquillité. Alors
les Chrétiens du Paraguay forment des
troupes braves & bien disciplinées. L'in-
térêt de leur défense commune les anime,
& leur fait faire de plus grandes choses,
que la vanité, l'ambition & l'avidité n'ont
pu en inspirer aux Conquérans des deux
Indes. Les Jésuites ont appris aux Para-
guayens à se servir des armes à feu, &
<116> même à en fabriquer, à faire des ma-
noeuvres de cavalerie & d'infanterie: ces
Peuples seront toujours heureux, si les
Espagnols ne veulent pas tourner ces
redoutables connoissancés au profit de
leur ambition. Jusqu'à présent le Gouver-
nement Espagnol se contente, dit-on,
de percevoir une piastre ou l'équivalent
en denrées & en marchandises par chaque
tête d'Indien du Paraguay. On envoie de
temps en temps des Officiers Espagnols
chargés de constater l'état de ces Peu-
plades; les Jésuites les reçoivent de la
même maniere que l'Evêque, & avec les
mêmes précautions. On a tenté plusieurs
fois de persuader à la Cour d'Espagne que
les Jésuites tiroient, pour leur compte,
de gros profits de ces habitations: rien
n'a prouvé la vérité de cette accusation;
mais quand elle seroit fondée, il est cer-
tain que le Roi d'Espagne, en faisant gou-
verner ces Peuples tout autrement, n'en
tireroit pas un meilleur parti, & rendroit
ces pauvres gens malheureux. Souhaitons,
pour le bien de l'humanité, qu'il existe
un pays ainsi gouverné par les Loix les
plus justes & les plus simples de la raison
& de l'équité. Quoi qu'on en dise des
Quakers & des Heernhutters, un pareil Gou-
vernement ne pourroit point long-temps
subsister en Europe. Ce n'est donc pas un
modele que je viens de proposer, c'est
un voeu que j'ai formé, mais sans doute
très-inutilement, pour un bonheur dont
nous ne sommes pas susceptibles: atta-
chons-nous à former des plans plus prati-
cables, quoique moins séduisans.