<244> CHAPITRE VIII.
Effets qui doivent résulter du plan ci-dessus
proposé.
Il n'est guere possible de douter que
l'exécution d'un plan dont l'objet est de
rendre le Roi plus puissant & les Sujets
plus heureux, ne produise les meilleurs
effets; mais l'accomplissement d'un projet
si étendu ne peut pas être rapide, & le
bien qui doit en résulter n'est pas de
nature à être tout-à-coup sensible. Cepen-
dant l'idée consolante que ce plan offre
à la premiere lecture, ne seroit-elle pas
capable de disposer les esprits à connoître,
à adopter leurs véritables intérêts, &
à s'empresser d'y concourir? Osons l'espé-
rer. Ce que nous venons de proposer n'est
point un changement de Gouvernement;
ce sont les vrais principes de la Monar-
chie, bien développés, bien entendus &
bien suivis.
Un Roi digne de l'être écoutera les
intérêts de ses Peuples, & n'aura point d'autre
organe pour les connoître, que leur voix
même, & n'emploiera d'autre ressort,
<245> pour les suivre, que leur libre activité.
Ce n'est point par des largesses onéreuses
à l'épargne, qu'on gagne les coeurs. Les
Empereurs Romains accoutumerent trop
la populace à des distributions de pain,
de viande & d'huile: on la plongea ainsi
dans la fainéantise, & on prépara des ré-
voltes, qui éclaterent aussi-tôt qu'on ne put
plus fournir à ces énormes libéralités. Les
plus sinceres intentions ont plus souvent
satisfait, que les effets même. Le regne
de Louis XII en est un exemple; &, quoi
qu'il arrive, un grand talent pour gouver-
ner, c'est de convaincre le Public qu'on
desire véritablement son bien.
J'ose dire que la Science politique de
l'intérieur des Etats est retombée dans
l'enfance, depuis qu'on ne connoît plus,
pour procurer l'abondance, que ces deux
termes, ou vides de sens, ou peu entendus
par ceux qui en parlent le plus, circula-
tion & crédit. Ce sont-là effets & non
des causes d'abondance Dans un Etat bien
gouverné, l'argent circulera toujours de
reste; mais de vouloir procurer une vaine
circulation à l'argent & aux effets qui le
représentent, sans qu'elle provienne d'une
confiance naturelle, d'un besoin d'affai-
res, ou d'un commerce, mutuel, c'est
<246>comme de donner la fièvre au malade
pour l'animer. Telle seroit aussi la folie
d'un petit Souverain, qui ayant remar-
qué que les rues d'une grande ville sont
toujours remplies d'un peuple innombra-
ble qui va & qui vient pour ses affaires,
croiroit que toute la force des villes con-
siste dans ce concours tumultueux, &
obligeroit ses Peuples, par une Ordon-
nance expresse, à aller toujours par les
chemins.
L'idée qu'on a du crédit public ou par-
ticulier, est encore plus fausse; le crédit
n'est bon qu'à celui qui l'obtient; le re-
tards des payemens, dont les Banquiers
profitent, sont plutôt un mal qu'un bien.
Des Citoyens habiles & diligens, tels
qu'ils devroient être tous pour grossir le
capital de l'Etat, trouvant chez eux con-
fiance & justice, ne laisseroient pas long-
temps leur argent oisis. Quand on ne
considérera le crédit public que dans celui
que nos Commerçans obtiennent sur les
Etrangers, on ne gagnera jamais beau-
coup en France à ce crédit-là, puisque nos
Voisins ont l'esprit plus commerçant, plus
banquier que nous, qui sommes natu-
rellement assez dissipateurs. Plût au Ciel
que nous soyons long-temps sans avoir
<247>besoin de crédit! & nous en trouverons
alors tant que nous en voudrons. Il en est
des Etats comme des particuliers; ceux qui
demandent du crédit, sont toujours ceux
qui sont le moins en état d'en répondre.
Que d'erreurs pernicieuses, que de
fausses conséquences publiques & légales,
que de systêmes ruineux ont cependant
dérivé d'avoir fait consister tout le bien
de l'Etat dans ces deux prétendues causes,
dont on ne devoit seulement pas s'embarrasser
pour bien faire! Sans cette obscure métaphysi-
que financière qui désole la France depuis
le ministère de Colbert, on auroit vu
plus clair sur l'état de nos Finances; on ne
seroit occupé en temps de paix, qu'a
maintenir la foi des engagemens anté-
rieurs, & à économiser sur le revenu
réel, sans s'abandonner à de vaines spé-
culations & à contracter de nouvelles det-
tes; on n'y auroit pas alternativement
préféré l'intérêt des Débiteurs à celui des
Créanciers & brouillé ainsi toutes les
fortunes.
On parlera toujours de rétablir les af-
faires; on se plaint du Gouvernement
présent; on fronde, on aspire après de
meilleurs temps: on regrette le passé; &
souvent tout l'éloge qu'on lui accorde,
<248>consiste dans la critique du présent. Mais
par où sort-on des maux qui se sont sen-
tir? Qu'oppose-t-on aux abus généraux?
Tout au plus quelques Réglemens par-
ticuliers, qui ne vont qu'à de minces ob-
jets, dont on espère peu, & dont les effets
sont encore au dessous de l'attente.
Il faut convenir de principes fixes &
invariables, & j'en reviens toujours là, un
des meilleurs seroit d'admettre davantage
le Public dans l'Administration; on ver-
roit quels biens en résulteroient. Des soins
particuliers, pris par les Parties les plus
intéressées , doivent nécessairement réta-
blir les Finances par la voie la plus légitime
& la plus désirable, qui est l'augmentation
des richesses du Souverain provenante de
l'accroissement de celles de ses Sujets.
Qu'on parcoure toutes les différentes
parties des Charges de l'Etat, & tous les
soins intérieurs dont le Ministère est à
présent chargé en France, l'on trouvera
combien tous ces objets doivent prospérer
par ce nouveau ressort, & combien il
seroit heureux de le voir succéder à une
négligence inséparable d'une trop grande
étendue de ces soins.
La Monarchie simple & absolue fait
quelquefois de grandes choses, Sésostris,
<249>par sa seule autorité, fertilisa l'Egypt,
en rendit les communications aisées, créa
ainsi un grand commerce intérieur, en-
couragea les Arts, & procura en même
temps à ses Peuples l'aisance & la gloire.
Louis XIV en a fait autant en France.
Leurs Peuples ont eu à ces Monarques
les plus grandes obligations; mais ils ne
les ont pas toujours senties. D'où vient?
C'est que, lorsque la Monarchie agit
seule ou par des subalternes absolument
dépendans d'elle, on croit qu'elle ne tra-
vaille que pour le parfait établissement
de son autorité, lors même qu'elle fait
prospérer la Nation & qu'elle l'enrichit.
On est tenté d'être ingrat envers le Mo-
narque, & de penser qu'il n'engraisse le
troupeau, que pour le mieux vendre, ou
pour le manger lui-même. Au contraire,
quand il paroît s'en rapporter à ses Peuples,
du soin de leur bonheur, en ne se réser-
vant que celui de les empêcher de s'écar-
ter du pâturage, on le bénit, on l'aime;
& pour soutenir ma métaphore pastorale,
on voit bien qu'il est le chien du troupeau,
& on ne le soupçonne pas d'en être le
loup.
La Démocratie, dirigée & guidée par
l'intérêt commun, porte à agir chacun
<250>en droit soi par des vues raisonnées &
réglées, prises en société. Voyez la Hol-
lande, ses digues, ses canaux, ses édifices
publics; personne n'en souffre, tous en
jouissent; leur entretien & leur durée se
continuent comme la Nature même, &
jamais les vues d'utilité ne sont fausses.
Les ouvrages publics, les ponts, les
chemins & leurs réparations, les canaux
qui multiplient les facilités du commerce
intérieur, comment tous ces objets peuvent-
ils être conduits par une Régie immédiate
qui s'étend de la Capitale aux extrémités
d'un grand Royaume? Soutiendra-t-on
que dans cette direction le nécessaire soit
toujours préféré à l'utile, et l'utile au su-
perflu? Peut-on combiner, à chaque pro-
jet d'ouvrage, les premiers intérêts géné-
raux avec les moindres de chaque lieu?
Est-il possible de veiller de loin à l'entre-
tien & aux réparations, essentielles, sans
lesquelles toutes ces dépenses ne servent
au Public que dans leur première nou-
veauté? Quelle chimère que de prétendre
à une attention infatigable, dont sera à
peine capable l'intérêt local de chaque
Département!
Au contraire, au lieu d'éprouver des
difficultés pour le bon entretien des ou-
<251>vrages publics, ne doit-on pas espérer
que les Communautés libres d'agir, de
projetter & de construire, saisiront en
même tems le besoin de chaque article,
& les moyens d'exécuter à moins de frais:
tout sera sous leurs mains, il ne leur
faudra plus un Arrêt du Conseil pour
réparer un mauvais pas, ou reboucher un
trou; ce qui menacera ruine, sera pré-
venu. La France est peut-être le seul des
Etats Chrétiens où la police soit entié-
rement confiée a des Officiers Royaux;
qui ne répondent de rien aux Peuples,
& qui insultent plutôt qu'ils ne déferent
à leurs plaintes. C'est de quoi l'on s'ap-
perçoit, lorsqu'on voyage sur nos fron-
tieres. Il est inutile de demander où finit
le territoire de France; l'état des che-
mins & de tout ce qui est au Public en-
fait assez appercevoir; & comme tout est
mode & tout est exemple chez notre
Nation, il arrive que l'indolence des
Chefs inspiré aux Particuliers la même
indifférence sur les intérêts publics; cela
va jusqu'à l'éloignement. Un particulier
qui dépensera cinquante mille écus à sa
maison, se refuse à employer deux pisto-
les à réparer la voie publique par où l'on
aborde chez lui. Le feu Duc de Lorraine
<252>Léopold, en trois années de temps a
fait raccommoder tous les chemins de son
Etat; ils sont devenus un modèle de
perfection en ce genre. Il en chargea les
Communautés sous l'inspection & non
sous le commandement de ses Ingénieurs.
On commence en France à faire travailler
par corvée aux ouvrages publics(*); mais
(*) Vers 1750.
par une malheureuse conséquence de
notre Gouvernement présent, tout ce qui
est destiné au bien Public se tourne en
fléau. Ces corvées sont devenues une
troisieme taille dans la Campagne; elles
se font sous les ordres des Intendans,
des Subdélégués, & autres Officiers Royaux.
Des Ingénieurs conduisent moins ces Ou-
vriers qu'ils ne leur commandent comme
à des esclaves. On les arrache de leurs
maisons & à leurs travaux nécessaires; on
les mene fort loin de chez eux; on les
y tient long-temps; on leur accorde,
pour toute subsistance, la faveur de men-
dier leur pain aux heures des repas; ceux
qui s'exemptent, se rachetent. Ainsi tous
les Subalternes s'enrichissent encore de
cette misere.
Rien n'est exagéré dans ce récit. A
<253>tous les nouveaux établissemens on trou-
vera les mêmes obstacles, tant que les res-
sorts du Gouvernement ne seront point
changés, on éprouvera les conséquences
d'une ignorance impardonnable des prin-
cipes d'utilité commune. Combien de fois
les gens à leur aise ont-ils répété qu'il faut
des tailles arbitraires pour matter le paysan,
sans quoi il tomberoit dans l'indolence &
dans la révolte; que les habitans de cer-
taines Provinces, telles que la Normandie,
qui paye trente-sept millions au Roi, &
reste riche, ne travaillent beaucoup, que
parce qu'ils ont beaucoup de taille à payer?
Cette politique n'est ni profonde ni hu-
maine; on attribue à la force des impôts,
ce qui vient du merveilleux courage des
habitans.
Quand on raisonne sur quelque nouvel
établissement, on allegue, pour unique
motif, l'augmentation des droits du Roi:
tout est absorbé dans ce point de vue. A
peine l'utilité publique est-elle admise pour
aller par dessus le marché de l'objet fiscal,
maxime d'esclavage & d'ignorance. Plus
cependant on considere le Monarque réla-
tivement à ses Sujets, plus on reconnoît
qu'il est l'homme du Peuple, & non le
Peuple d'être la chose du Roi.
<254>D'après des principes plus justes &
plus sages, les deux objets se trouveront
remplis, & ne se contrarient jamais; la
tyrannie disparoîtra, & la paternité com-
mercera. Le pere trouve sa gloire dans
la bonne conduite de sa famille; voilà
véritablement ce que le Monarque est à
ses Sujets.
Chaque article de Police & de dépense
royale a en France ses Chefs séparés, rési-
dans dans la capitale; ils ont leurs Offi-
ciers Généraux dans les Provinces. Cela
forme autant de régies générales & dis-
tinctes, ressemblantes à autant de Mo-
narchies accumulées les unes sur les autres
dans le même lieu, & toutes sujettes aux
mêmes inconvéniens, infidélité & négli-
gence.
Quand on a voulu remédier à la men-
dicité, qui est si importune en France,
on n'a jamais imaginé que des hôpitaux
généraux pour renfermer de gré ou de
force tous les Mendians, & ces grandes
maisons sont encore desservies comme tout
ce qui appartient à la Monarchie, c'est-
à-dire à grands frais & à grands profits
pour les Officiers Administrateurs, tandis
qu'on pourroit faire bien davantage, à
bien moins qu'il n'en coûte en revenus
<255>abandonnés à ces maisons. On pourroit
renvoyer les Mendians dans les villages où
ils sont nés; on chargeroit chaque Com-
munauté d'une certaine étendue, d'un cer-
tain nombre d'enfans trouvés; on aideroit,
par une modique pension, les incurables
& les invalides.
Mais, pour cela, il faudroit que les
villages ne fussent pas déserts, & que leurs
habitans ne fussent pas eux-mêmes des
Mendiants.
Le travail que chacun fait pour sa pro-
pre utilité, paroît toujours moins pénible
& moins considérable, & il est mieux
fait. Les travaux généraux ne s'exécutent
que par des ressorts trop étendus & trop
composés, pour être parfaits; ils sont du
moins sujets au relâchement. Les consé-
quences de ce principe s'étendent bien
loin en politique; on n'y réfléchit pas
assez .
Il est certainement à désirer que les
Provinces soient peuplées, que la poli-
tesse y régne, que l'argent y circule. Eh
bien! le contraire arrivera, & le mal aug-
mentera, tant que la Capitale ne fera que
s'accroître chaque jour des dépouilles des
Provinces.
Mais comme nous vivons dans le siecle
<256>des probabilités & des paradoxes, on sou-
tient souvent qu'il est bon que les choses
soient ainsi, & il semble que les Provinces
ne soient faites que pour servir à la grandeur
du Monarchie, & entretenir le luxe de la
Capitale. C'est mettre en principe que les
obstructions sont bonnes dans le corps hu-
main: mais au contraire, quand toute la
substance & les humeurs s'amassent dans
une seule partie, il arrive aux autres de se
dessécher & de périr.
Il en est de même de notre Royaume.
Il seroit fort à souhaiter que les Nobles &
les riches ne dédaignassent plus le séjour
des Provinces; qu'ils résidassent plus vo-
lontiers dans leurs terres & dans leurs villes
qui en sont voisines. Les moyens à y em-
ployer sont de longue haleine; ils ne
peuvent venir que d'un principe de Gou-
vernement moral, qui tendroit à déraciner
peu à peu l'ambition à prix d'argent, &
qui ne présente plus dans les Emplois
que des travaux utiles, & par-là hono-
rables avec moins de profits étrangers à
la chose publique, & moins d'honneurs
frivoles.
En attendant ce grand changement
dans les moeurs de la Nation, réglez
mieux les Départemens, aussi bien que
<257>les Emplois principaux dans les Provinces,
vous en ferez autant de centres, de dé-
pense & vous releverez infiniment leur
séjour.
Un autre avantage à tirer de la multi-
plication des Départements, est d'affermer
les revenus du Roi par Province plus
que par affaires. On obligeroit les Ré-
gisseurs à résidence; l'intrigue & l'agiot
qui les retiennent à Paris, cesseroient de
s'opposer à leur véritable intérêt qui les
appelle au lieu de leur exploitation; &
par cette dispersion des Financiers, leur
fortune, s'ils pouvoient en faire, seroit au
moins consommée sur les lieux.
Peu-à-peu les Chefs de chaque Dépar-
tement proposeroient des arrondissemens
de territoires, par échange des enclaves,
en suivant les bornes qu'indique la Na-
ture; & rien n'apporteroit autant de
commodités & d'ordre, que cette nouveaux
arrangemens. On y souvent songé, mais
on a toujours voulu les faire par la voie
d'un travail général, forcé & hérissé de
difficultés, d'oppositions & de discussions;
au lieu que tout s'applanit, lorsque les
hommes conferent librement sur leurs vé-
ritables intérêts; ce qui embarrassoit aupa-
ravant, vient alors s'offrir de soi-même.
<258>Quand cette espece de Démocratie sera
employée, on sentira bien mieux, quel est
le bon ou le mauvais usage de nos Loix,
quels Réglemens sont superflus ou nuisi-
bles, quelles sont les régles qui favori-
seroient mieux le plus grand nombre de
citoyens, & quelles sont celles qui, ayant
été dictée, dans leur origine, par le plus
petit nombre, alors le plus accrédité,
doivent être changées pour l'intérêt gé-
néral.
Nous supposons les gens de la campagne
nés pour la mal-propretè & la grossiéreté;
nous attribuons à l'exagération romanesque
& à l'illusion poétique, l'idée des Bergers
galans & des Villageoises gracieuses; ce-
pendant s'ils n'en existe plus de tels que
l'on nous a peint ceux de la Thessalie, ils
sont encore propres, simples & heureux
en Hollande & dans certaines parties de
l'Allemagne. C'est l'oppression qui a défi-
gure la Nature, comme nous le voyons
dans quelques Monarchies.
Nos lumieres naturelles sont souvent
troublées. Nous sentons des incommo-
dités qui ne nous sont pas expliquées,
& nous nous entêtons pour nos maux.
Un grand bruit de chaînes nous étourdit,
une vapeur nous offusque. Le séjour des
<259>villes devroit nous paroître monstrueux:
des campagnes pavées, un ciel de pierres
ou de bois , des marchés pour jardins, &
des jours artificiels, tout y contribue à
éteindre la voix de la Nature.
La ville est le séjour des profanes humains:
Les Dieux habitent la campagne.
Si nous considérons nos Loix civiles,
faites pour les successions, nous recon-
noîtrons bientôt que quantité de dispo-
sitions légales, concernant l'ordre des
familles, n'ont jamais été suggérées que
par l'avidité & par l'orgueil; que bien
éloignées de prévenir les contestations,
elles les fomentent; que la plupart des
droits avantageux & de préciput engen-
drent l'envie & non l'émulation entre les
freres; que tous cet amas de titres &
de dignités ne va qu'à rendre un héritier
négligent & impertinent, & que les sti-
pulations profitables, si requises dans les
mariages, sont fondées sur une avarice
mal entendue, & bannissant des familles
la confiance & l'union.
Les gens riches, toujours fainéans par
goût & par état, n'ont cherché que la
sûreté dans la possession des terres. Ils
conviennent de la médiocrité du produit
<260>de leur capital dans l'emploi en fonds
de terres; mais la prudence consulte la
solidité.
La subtilité financiere des Ministres
tyranniques a déconcerté les mesures
prises pour les autres natures de biens,
& par-là elle fait de plus en plus re-
courir aux terres; mais est-ce pour les
cultiver soi-même, pour les améliorer?
Non; c'est pour les laisser dépérir, ou
pour les vendre plus avantageusement
qu'on ne les a achetées.
La réduction des rentes sur l'Hôtel-
de-Ville, & le systême de Law en 1720,
avoient dégoûté des rentes; auparavant,
les riches habitans des villes commen-
çoient à vendre leurs terres pour des
rentes. Depuis cette époque, on avoit
perdu la confiance qui faisoit préférer les
contrats aux terres. D'autres opérations de
finances ont confirmé les esprits dans ce
dégoût, ou plutôt dans l'appréhension de
la culbute des fonds publics. D'ailleurs la
vanité bourgeoise se nourrit mieux par
les différens titres qu'attribuent les terres,
que par le produit clair des contrats; mais
elle ne s'occupe pas davantage du soin de
les faire valoir. Quelques voyages qu'on
fait dans ses terres, engagent à des dé-
<261>penses de luxe qui flattent, ou à de fausses
améliorations, fruits d'une economie mal
entendue. Nos peres habitoient leurs do-
maines rustiques, & se contentoient de
leurs antiques maisons. Nous ne les ha-
bitons plus, & nous les ajustons avec une
recherche superflue, ou nous faisons des
plans d'embellissemens & d'améliorations
que nous ne suivons pas.
Rien n'est si vrai, que la plus grand
dommage qui puisse arriver à un champ,
est celui de n'être pas cultivé par son Pro-
priétaire; & plus ce défaut se multiplie,
plus l'effet en est misérable.
Un Métayer rend à un Fermier, &
celui-ci à un Receveur général qui rend
à un Maître. Que de mains par lesquelles
passe le produit, & combien s'éloigne
par-là cet esprit de propriété, & cet oeil
de Maître qui profite de tout, qui voit
tout & qui fait tout fructifier par un
intérêt direct & prochain. Considérez la
différence de culture dans les vastes terres
d'un grand Seigneur, & dans l'étroit héri-
tage d'un Paysan; cette différence va au
moins à quartre pour un, & l'abondance
générale dépend de là.
Appliquez ces principes à l'exécution,
tirez-en toutes les conséquences, convenez
<262>ou disconvenez qu'il soit possible d'en
faire usage parfait en France; ils n'en
sont pas moins vrais en eux-mêmes, &
toute autre maxime sur cette matiere
n'est qu'illusion. Il s'ensuit donc nécessai-
rement de ces observations, qu'il seroit
à souhaiter que tous les domaines de la
campagne ne fussent possédés que par
ceux qui les cultiver eux-mêmes, ou qui
du moins s'occupent sérieusement du
soin d'en tirer le meilleur parti. Eh!
qu'est-ce qui peut les y engager davan-
tage, que l'assurance de voir toute une
Province réunie pour cet effet, & d'avoir
eux-mêmes voix en chapitre, pour opérer
un si grand bien?
Voilà certainement ce que produira la
Démocratie, si elle est jamais admise
jusqu'à influer sur l'Administration. Il ne
faut rien dissimuler à la Noblesse & aux
Seigneurs; ils ne gagneront à cet arrange-
ment aucune augmentation d'autorité, ni
même de considération ; mais en qualité de
Propriétaires, ils en tireront des avantages
plus réels.
Qu'ont besoin nos Rois de la possession
immédiate, & même d'une féodalité pu-
rement seigneuriale sur tant de fiefs,
avec une souveraineté si décidée sur leurs
<263>Sujets, & qui emporte tout? De quelle
utilité leur est cette quantité de domaines
soi-disant utiles , si mal régis au nom d'un
puissant Souverain?
Nos premiers Rois vivoient de leurs
terres; mais ils n'avoient pas entrepris
encore de porter tout le fardeau de l'Etat
comme aujourd'hui; il leur falloit un
domaine utile, réel; il n'y avoit point
alors de domaine fictif; mais à quelle
fin conserve-t-on présent les titres do-
maniaux de la Couronne, si ce n'est contre
l'usurpation des Couronnes voisines? A cet
égard, le meilleur titre est la possession,
& les seuls instrumens sont nos armes:
les autres titres sont utiles pour assurer
l'état des Particuliers. C'est un dépôt pu-
blic. Mais l'usage des titres du Roi sur
les terres, ne sert qu'à nourrir une mul-
titude d'Officiers Royaux, uniquement
intéressés à tourmenter les patrimoines
voisins des domaines de la Couronne;
recherches odieuses, & formes tyranniques
de procéder.
L'exigence du droit de franc-fiefs ne
sert qu'à gêner le commerce libre des
terres, & il est à souhaiter qu'il ne le
soit pas.
Peut-être qu'en matiere de bois & de
<264>forêts, on réformeroit une quantité de
Réglemens de Police, sur lesquels il fau-
droit appeler des principes aux effets. On
trouvera sans doute qu'il est plus à propos,
pour le bien du Royaume, de s'en rap-
porter entiérement à l'administration des
peres de famille, des Juges, tuteurs na-
turels des mineurs & des Communautés,
au lieu de les gêner dans leurs vûes, ou
de les forcer, sous prétexte de police, à
payer de gros droits à des Officiers vénaux.
Il arrivera sans doute que les particuliers,
au milieu d'une sage abondance, enten-
dront mieux leurs intérêts que ces Offi-
ciers, & préféreroient plus ordinairement la
conservation à la destruction.
Quand on dit que le Royaume man-
queroit de bois, songe-t-on que la navi-
gation nous rapproche des pays incultes
qui nous en offriroient toujours pour la
marine, & pour les autres charpentes &
menuiseries? On pourvoira aisément au
chauffage, à quelque degré que la mol-
lesse des villes ait augmenté cette con-
sommation, en cherchant les moyens
d'économiser le bois & de purifier le
charbon; l'on aura constamment, pour l'a-
grément des héritage, des bois & des ave-
nues: & d'ailleurs l'appât du profit engage
<265>nécessairement à entretenir ce qui se
vend bien. Mais la meilleure Police a
été oubliée sur les bois; ce seroit d'obli-
ger, puisqu'il faut contraindre, à couper
les bois qui ont pris leur âge, qui ne
profitent plus & que la terre nourrit
inutilement à chaque séve. On commet en
cela la même faute économique, que si
on laissoit la moisson sur pied après le
mois d'Août.
Par l'heureuse confiance qui naîtra de
la liberté, le pere de famille préférera le
profit solide d'améliorer ses terres, aux
richesses casuelles du coffre-fort ou du
gros porte-feuille; il placera son argent
à cheptel, au lieu d'en acheter des fiefs
vains pour lui, & nuisibles aux autres.
Aujourd'hui(*), dans la conduite de nos
(*)On s'appercevra aisément jusqu'à la fin de
ce Cha-
pitre, que l'Auteur écrivoit il y a plus de trente ans,
&
qu'on a déja profité de ses idées
jusqu'à un certain point.
manufactures, on écoute plus les intérêts
du Public vendeur, que du Public ache-
teur, & c'est-là une des grandes sources
du dépérissement du commerce; car, dans
l'ordre politique, le profit de ceux qui
servent doit être subordonné au besoin de
ceux qui demandent. On oblige, par exem-
<266>ple, les citoyens, & sur-tout les plus pau-
vres, à ne s'habiller que d'étoffes du crû,
plus mauvaises, moins durables & moins
agréables que celles qu'il trouveroit ail-
leurs.
On croit avoir accompli toute oeuvre
politique, & avoir avancé une maxime
incontestable, quand on a répondu sur
cela, qu'il faut occuper tant d'ouvriers
dans les Provinces, qu'il faut se passer
des Etrangers, & empêcher l'argent de
sortir du Royaume.
Mais seroit-il impossible d'établir que
dans un pays fertile & bien gouverné,
on n'est jamais embarrassé de l'occupa-
tion des habitans; que la moisson y est
toujours plus abondante que les mois-
sonneurs ne sont nombreux; que les
ouvriers doivent toujours aller au plus utile,
afin d'augmenter le capital de l'Etat; que
ce capital augmente ou diminue, selon
qu'on vend plus cher aux Etrangers les
choses de la même espece qu'on tire
d'eux à meilleur compte, pour les con-
sommer chez soi?
Le commerce étranger ne se soutien-
dra jamais que par des besoins récipro-
ques; jamais il n'ira mieux, que quand
toutes les portes seront ouvertes. A
<267>qui convient plus cette maxime, qu'à la
France, où la Nature & les Arts disputent
de fécondité?
Le calcule décide des profits du com-
merce; mais ce calcul veut être libre &
soumis aux seuls intéressés. Si l'on trem-
ble sur le sortie des denrées essentielles
à la vie des hommes, dont la privation
cause des révoltes, & dont le monopole
est réputé si coupable, la question se ré-
duit sur cela, à savoir si nous manquons
jamais d'air & d'eau, sur-tout dans les
endroits où il est plus libre d'entrer &
de sortir. Toutes les précautions, pour le
conserver par artifice ne tendroient qu'à
en diminuer la salubrité. Qu'on laisse donc
faire, & il n'arrivera jamais de disette de
blé dans un pays où les ports seront
ouverts. Les Etrangers, par l'appât du
gain; préviendront nos besoins; & se-
ront par-là ouvrir les magasins des mo-
nopoleurs, mieux que les Ordonnances
& la perquisition des Officiers de Police.
S'il s'agit des Loix somptuaires, on
trouvera, après un léger examen du
coeur de l'homme, que ce qui défend
la magnificence, en rafine le goût, &
irrite les desirs de l'habitant, qui ne veut
pas paroître au-dessous de ceux qui doi-
<268>vent être exempts de la prohibition. Ac-
cordons-nous avec nous-mêmes. La Poli-
tique défend le luxe, & la Politique
exige la perfection de Arts. En voici la
solution.
La magnificence devroit être réservée
aux ouvrages publics, aux temples, aux pa-
lais & à la Cour des Rois; elle devroit être
bannie de chez tous les particuliers qui
ne sont chargés d'aucune représentation
par état, & chez qui il ne devroit régner
qu' économie, propreté & commodité.
Par une telle distinction, les Arts seroient
mieux encouragés; ils ne seroient point
livrés au caprice des gens riches & de
mauvais goût, & par-là les moeurs, qui
valent bien les Arts, seroient perfection-
nées.
C'est ce qu'on pratiquoit dans les bons
temps de la Grece & de Rome, & c'est
ainsi qu'ils nous ont laissé d'aussi nobles
monumens de leur grandeur, qu'il en
restera peu dans l'avenir de notre sombre
profusion.
En avançant cette maxime, j'ai fait
une satyre contre le siecle présent, qui
pratique précisément le contraire. Mais
laissons sur cette matiere la réforme naî-
tre naturellement de l'abus de la chose,
<269>des réflexions de ceux qui en usent, ou,
si l'on veut, de leur inconstance & de
leur légéreté naturelle; on se dégoûtera
du luxe, & notre Nation en reviendra
plutôt quand elle ne sera point gênée,
que si on la gêne à cet égard.
Le Ministere Financier de ce siecle a
enchéri mal-adroitement sur les moyens
qu'avoit employés Colbert pour faire
prospérer nos manufactures. Qu'en est-il
arrive? il a excité l'envie de nos voisins. Ils
se sont empressés à nous imiter ou à nous
surpasser; ils sont parvenus même à nous
faire désirer les productions de leurs fabri-
ques, tandis qu'ils recherchoient celles des
nôtres: nous avons voulu gêner l'entrée
des unes, ils ont proscrit les autres, &
nous avons dû reconnoître la vérité de
cet axiome, que plus on veut attirer l'ar-
gent, plus il s'écarte. Croyons plutôt que le
travail assidu & la parfaite liberté sont les
deux grandes ressorts du commerce.
<270>Chapitre IX.
Objections & réponses.
La premiere objection à laquelle je
dois m'attendre, c'est que le plan que je
propose éprouvera de grandes contradic-
tions de la part de plusieurs classes en-
tieres de Citoyens illustres & distingués,
qui croiront beaucoup perdre aux établis-
semens en question. Les uns se plaindront
d'être privés de leurs prérogatives & d'une
supériorité sur les ordres inférieurs, à la-
quelle ils sont accoutumés; les autres
possedent des Charges qu'ils s'imagine-
ront que l'on veut dépouiller de leurs
plus belles fonctions. Cependant j'espere
qu'après y avoir bien réfléchi, on convien-
dra que dans l'exécution de ce plan, il y a
plus à gagner qu'à perdre pour tout le
monde; que ceux dont je veux parler, en
abandonnant quelques prétentions idéa-
les & chimériques, retireront d'ailleurs
de grands avantages comme propriétaires
& possesseurs de terres, comme simples
citoyens, & nécessairement assujettis aux
charges publiques. En effet, de quel prix
<271>n'est pas la sûreté de ne porter de ce
pesant fardeau, que la portion qui doit
absolument nous regarder, d'être témoins
du partage égal qui doit se faire entre
tous, des pertes & des profits, & d'avoir
même voix en chapitre pour ces impor-
tans objets? Quelle différence de payer
ce que l'on convient de devoir, ou d'être
poursuivi pour le payement d'un compte
que l'on n'a point réglé soi-même, &
dans lequel on soupçonne toujours de
l'injustice, même quand il n'y en a pas.
Il y a long-temps que l'on dit en France,
que l'on n'est jamais mieux jugé que par
ses Pairs. Eh bien! en suivant le plan
proposé, nous le serons tous en matiere
d'impositions, & même de Police parti-
culiere à chaque Province, à chaque Ville,
à chaque Canton.
Il n'y a en France qu'on Roi & des
Sujets, parce que c'est une Monarchie.
Mais la meilleure de toutes les Monar-
chies possibles, est celle où le Roi or-
donne, & où les Sujets s'entendent avec
lui & se cotisent librement & volontiers,
pour entrer dans les vues du Monarque,
de la maniere la moins onéreuse pour
eux, & la plus utile à la Patrie. Or, pour
bien établir ce concert & cette intelli-
<272>gence, faut-il donc qu'il y ait un ordre
intermédiaire entre le Roi & le Peuple?
Non assurément. Cet ordre seroit un corps
Aristocratique, & nous n'en avons pas be-
soin. L'autorité Démocratique n'a d'autre
inconvénient, que d'être trop divisée pour
se faire obéir. Il faut donc la régler, la
diriger, & ce doit être par un esprit
unique qui influe sur le corps entier de
l'Etat, sans avoir d'autre intérêt que le
général; telle est l'autorité royale dans
son principe & dans ses influences. Après
tout, ceux qui pourroient avoir des préten-
tions au pouvoir Aristocratique, auront
du moins quelque part à l'Administration
Démocratique; & peut-être que, toute
réflexion faite, ils trouveront qu'ils vaut
encore mieux partage la juste & honnête
liberté d'un Peuple bien gouverné, que
d'aspirer à une tyrannie injuste dans son
principe, incertaine dans ses effets, &
souvent même dangereuse.
Je m'attends à une second objection,
qui portera sur l'exécution de mon plan.
Cette exécution sera longue & difficile.
Il n'y a presque aucun article de ce projet
de Réglement, qui ne demande des éclair-
cissemens, & qui ne donne lieu à plusieurs
questions. Oui, sans doute: mais le prin-
<273>cipal est d'adopter un systême, de diriger
ses vues en conséquence. Bientôt chacun
sentira qu'il est de son intérêt de con-
courir à la réussite d'un pareil projet, &
toutes les difficultés s'applaniront. Il est
plus important & bien plus rare qu'on ne
croit, dans les grandes affaires, de sa-
voir d'ou l'on part & où l'on va. La plu-
part des Gouvernemens se sont établis
au hasard dans des temps de troubles,
de conquêtes & d'ignorance. Ce n'est
qu'après bien des épreuves, suites de di-
vers accidens, que se sont formés les dif-
férens Etats de l'Europe. Mais dans un
siecle tel que le nôtre, éclairé par une
longue expérience, par les réflexions &
par la Philosophie, il est temps d'adopter
un plan d'administration raisonné, auquel
tout se rapporte dans l'Etat, d'après le-
quel tout s'arrange & toutes les opérations
soient dirigées. Alors ces opérations au-
ront beau être multipliées, comme elles
tiendront toutes à la même chaîne, toutes
réussiront.
Le Gouvernement de France n'a pas
été plus exempt qu'un autre de ces va-
riations dans les principes de la Monar-
chie. Ils ont paru cependant fixés sous
le regne de Louis XIV; mais comme
<274>c'étoit uniquement en faveur du Monar-
que, & que le maintien n'en étoit confié
qu'à trois ou quatre Ministres quelquefois
assez fiers & assez durs, les Peuples s'y
soumettoient, mais n'y concouroient pas
& ne s'empressoient point à seconder le
Roi & ses Agens. Il en sera bien autre-
ment, si le Peuple s'apperçoit que l'on
s'occupe sérieusement de son bonheur, &
qu'on veut même lui laisser une sorte de
liberté. Mais il faudroit qu'il fût assuré
que c'est tout de bon que le Roi a adopté
ces principes, & qu'ils sont consignés
dans son Conseil, pour y être suivis à
jamais. A cette occasion, je ne peux
m'empêcher de dire que c'est un grand
malheur, que depuis long-temps le Conseil
n'ait point paru avoir de plan fixe, & qu'il
n'ait pas même été assez réuni pour pou-
voir en former un. Nous avons vu tantôt
des premiers Ministres, tantôt des Mi-
nistres particuliers, faire, chacun dans leur
Département, des arrangemens qui quel-
quefois supposoient des plans: mais, ou
ces plans n'existoient point, ou du moins
on ne les connoissoit pas. Ils en faisoient
mystere: & cette réticence inquiétoit le
Public François, loin de lui inspirer la
confiance nécessaire. Bientôt ils éprou-
<275>voient des difficultés & des contradic-
tions, & personne ne s'empressoit à les
soutenir. Leurs confreres les traversoient
par jalousie, ou ne se concertoient pas avec
eux. Le Public tantôt les blâmoit, en
leur supposant peut-être des vues plus
mauvaises que celles qu'ils avoient réel-
lement, tantôt les plaignoit, étant per-
suadé qu'ils ne viendroient point à bout
de faire le bien qu'ils désiroient, & qu'ils
resteroient même trop peu de temps en
place pour cela: c'est ce qui arrivoit ef-
fectivement. Nous avons vu, depuis quel-
que temps, de fréquens changemens dans
les places du Ministere. Dans le grand
nombre de ceux qui les ont remplies,
il y a eu certainement des gens éclairés,
des gens sages, d'honnêtes gens; il faut
convenir aussi qu'il y en a eu à vues bor-
nées, à vues fausses, à mauvaises inten-
tions. Il ne faut pas s'étonner que les
uns & les autres aient été mis en place;
on parvient & on réussit à la Cour par
toutes sortes de moyens; mais ce qui
est surprenant, c'est que souvent on ne
les ait ni connus ni distingués, lorsqu'ils
ont eu (comme dit le Peuple) la main
à la pâte. On a confondu la bonne &
la mauvaise besogne, parce que l'on a
<276>manqué de temps pour la reconnoître,
& de principes d'après lesquels on ait pu
la distinguer. Eh! comment pouvoit-on
juger d'un travail qui n'étoit ni concerté
entre tous les Ministres qui devoient y
concourir, ni discuté dans aucun Conseil?
Ce n'est point un premier Ministre qui
manque à la France, encore moins un
Roi qui fasse tout par lui-même; ce sont
des principes convenus, c'est un plan con-
certé dans le Conseil du Roi & adopté
par lui-même en parfaite connoissance de
cause, qui embrasse toutes les parties de
l'Administration, & auquel le Monarque
oblige tous ses Ministres de se conformer
& de concourir. Il est à souhaiter que ce
plan soit l'ouvrage d'un homme mort,
afin que la jalousie personnelle qu'il pour-
roit inspirer, ne nuise point à son exé-
cution. On me répondra peut-être que
l'on a vu bien des projets goûtés & ap-
prouvés en France, tant par le Souverain
que par le Public. J'en conviens: mais
hélas! en quoi consistoit cette approba-
tion? Le Monarque y donnoit son attache
sacrée par pure complaisance, & non par
conviction: c'étoit l'ouvrage d'un seul
homme en place, appuyé par quelques
personnes en faveur, qui l'abandonnaient
<277>avec la même légéreté que le plan leur
avoit été présenté. Si ces projets étoient
portés à quelques Conseils, ce qui sou-
vent n'arrivoit pas, ils n'y étoient point
d'seutés. & le consentement morne &
silentieux que les opinans y donnoient,
étoit plus propre à inspirer de l'inquié-
tude à l'Auteur, qu'à l'encourager. Le
Public, toujours mal instruit du fond de
ces prétendus plans, les goûtoit d'abord,
parce qu'il croyoit y entrevoir de bonnes
intentions; mais aux premieres difficultés
il s'imaginoit tout le contraire. Enfin ces
malheureux projets échouoient, n'étant
garantis ni soutenus par qui que ce soit,
faute d'avoir été d'abord critiqués & exa-
minés. D'ailleurs tous les plans dont je
viens de parler étoient partiels, c'est-à-
dire, qu'ils en portoient que sur une par-
tie de l'Administration. Cependant, tant
que nous n'en aurons pas un qui l'em-
brasse toute entiere, nous n'aurons rien.
Depuis long-temps nous voyons les pro-
jets de Finance les plans économiques ren-
versés par les dépensés excessives & mal
réglées qu'exigent les Ministres des diffé-
rens départemens, ou les projets conçus
par ceux-ci, avorter par la faute de la
Finance. La condition du Ministre des
<278>Finances est devenue bien malheureuse;
il faut absolument ou qu'il soit le tyran
des autres départemens, en leur refusant
de l'argent dans le temps qu'ils en ont le
plus de besoin pour l'exécution de leurs
projets, ou qu'il soit l'esclave de ces
mêmes Ministres, en leur accordant aveu-
glément l'argent qu'ils prétendent leur
être d'une nécessité indispensable. Il est
impossible qu'il examine assez l'emploi que
l'on veut faire de l'argent qu'on lui de-
mande avant qu'il soit dépensé, & qu'il ne
donne à chacun que ce qui lui est vérita-
blement nécessaire. D' ailleurs s'il entroit
dans ces détails, il seroit le premier Mi-
nistre, & seroit seul le travail de tous les
autres. Il faut convenir que sur ce pied,
la place d'un Ministre des Finances est in-
faisable. La maniere d'écarter tant d'em-
barras, c'est, disons-le sans cesse, un plan
fixe & des principes certains, une loi
d'Administration générale consignée par
le Roi dans son Conseil, & qui serve de
base à toutes les opérations. Que ce
plan soit celui que je viens de proposer,
ou un autre, la nécessité d'en avoir un
est démontrée; dès qu'il sera établi,
toutes les difficultés s'applaniront, tout
concourra à sa parfait exécution, & les
<279>réglemens de détails en sortiront comme
d'une source abondante.
Voici une troisieme objection ou
question à laquelle je serai forcé de
répondre. "Les dettes de l'Etat sont
immenses (me dira-t-on), quelles
mesures prenez-vous pour les acquit-
ter? Les impositions sont excessives,
& le Peuple gémit sous leur poids.
Je vois bien que vous vous occupe-
rez des moyens de partager ce far-
deau plus également, & de percevoir
les impôts à moins de frais; mais pour-
rez-vous en supprimer quelques-uns
des plus onéreux? Il semble qu'au
contraire vous serez forcé d'en établir
d'autres; car enfin comment rembour-
serez-vous toutes les Charges que vous
vous proposez de supprimer? L'obli-
gation d'en payer la rente ou de les
amortir, loin de diminuer la masse des
dettes de l'Etat, la grossira, & pour y
suffire, il faudra mettre de nouveaux
impôts. Pourrez-vous, par d'autres
moyens, payer les frais des Adminis-
trations nouvelles, quelque utile que
soit leur objet? Les commencemens des
Etablissemens sont toujours coûteux.
Tout le monde vous dira que l'objet de
<280>l'attention & des réflexions d'un bon
Citoyen, le but auquel il doit tendre,
& le prix le plus glorieux qu'il puisse
mériter & obtenir de ses travaux, c'est
de diminuer la dette nationale, sans
avoir recours à l'horrible moyen de la
banqueroute, & en supprimant même
les impositions les plus onéreuses."
Voici ma réponse. Il n'est pas impossible
de rembourser une grande quantité de
rentes perpétuelles, & la finance d'un
grand nombre de Charges, en aliénant à
perpétuité les domaines utiles dont le
Roi est encore en possession dans son
Royaume, ou dans lesquelles il peut ren-
trer. Sa Majesté n'en sera ni moins puis-
sante, ni moins riche, quand Elle n'aura
plus de simples Seigneuries, pourvu que
personne ne puisse lui contester, & ne
partage avec Elle les droits éminens de la
Souveraineté. C'est certainement par un
abus des termes de cette maxime, Le do-
maine du Roi est inaliénable, que l'on
s'est imaginé que le Roi ne pouvoit pas
vendre la plus simple Seigneurie de son
domaine, & qu'il pouvoir toujours y ren-
trer. Qu'est-il résulté de cette opinion &
de l'application qu'en ont souvent faite
les Ministres des Finances, en retirant
<281>des domaines enragés, ou en forçant les
anciens Engagistes à donner de nouveaux
fonds? Rien autre chose, sinon que les
terres domaniales ont été plus mal culti-
vées, & qu'on n'a pas osé se livrer au désir
d'y faire des améliorations ou des embel-
lissemens; que ces terres, qui auroient
été dans le commerce, n'ont jamais pu y
entrer; qu'on a usé de subtilité pour don-
ner une tournure d'échange à de vraies
aliénations, &c. Si l'on veut bien rectifier
une fois cette maxime, & en l'entendant
comme elle doit l'être, rendre solides les
aliénations du domaine utile, l'on fournira
tout d'un coup au Roi des sommes consi-
dérables; & si l'on veut bien veiller à l'ap-
plication de ce secours, empêcher qu'il ne
soit dilapidé & perdu comme l'ont été
tant d'autres moyens de ressources pour
l'Etat, on produira le double effet, de
mettre une grande quantité de biens-fonds
dans le commerce, de rembourser grand
nombre de Charges, d'amortir & d'é-
teindre bien des rentes, dont le payement
des arrérages est plus onéreux au Roi,
que le produit de son domaine utile ne lui
est profitable.
Ne sera-t-il pas aussi juste que facile de
faire racheter au Clergé les rentes qui
<282>sont à sa charge, par les mêmes moyens
qui seront employés pour le Roi? Alors
nouvelle rentrée de biens-fonds dans le
commerce, un plus grand nombre de
terres en valeur, parce qu'elles auront de
véritables propriétaires qui veilleront par
eux-mêmes, & pour l'avantage de leur fa-
mille. Quand une fois on aura commencé
cette opération, le Public verra avec satis-
faction diminuer, chaque année, la masse
énorme des dettes de l'Etat, & augmenter
la faculté de supprimer les impositions en
tout ou en partie. D'ailleurs les rentes via-
geres s'éteindront, & nous ferions tort au
Gouvernement présent & futur, si nous
pouvions craindre qu'on en créât de nou-
velles. Un pareil expédient répété & mul-
tiplié est d'une si dangereuse conséquence,
qu'on ne peut avoir usé d'une telle ressource
que comme d'un coup de désespoir.
Quant aux impositions, c'est beaucoup
pour la Nation d'être assurée qu'elles se-
ront partagées avec toute l'égalité possible,
& perçues à moins de frais. D'ailleurs
on ne pourra jamais se plaindre qu'elles
soient exorbitantes, quand le produit ne
sera qu'égal aux charges publiques; &
le vrai moyen de démontrer que l'un
n'excédera pas l'autre, est d'appliquer
<283>chaque genre d'impositions à un genre
de dépenses particulier; par exemple, la
taille à l'entretien des troupes; les droits
provenans du commerce extérieur par
mer, à l'entretien de la Marine & des
Colonies; les revenus des biens donnés
par nos ancêtres en intention de faire des
oeuvres pieuses & charitables, à l'entre-
tien des hôpitaux & à la fondation des
établissemens de charité de toute espece;
les droits domaniaux seroient réservés
pour l'entretien de la Cour, du Roi, de
ses Ministres, de ses Officiers & Con-
seillers, & des principaux Magistrats. On
conçoit que cette distribution étant une
fois adoptée, le Public ne seroit point
étonné de voir augmenter les droits,
lorsque l'objet auquel ils seroient desti-
nés, exigeroit plus de dépenses. Ainsi,
en temps de guerre, ou lorsque le Roi,
par de simples précautions politiques, ju-
geroit à propos d'augmenter ses troupes,
la taille le seroit à proportion; & si
l'armée étoit doublée, la taille le seroit
de même. Lorsque la Famille Royale
seroit augmentée, la Cour par consé-
quent plus nombreuse & sa dépense plus
forte, il faudroit plus de fonds pour y
suffire, &c.&c.
<284>Je ne donne ici qu'une légere idée de
la juste distribution qu'il faudroit faire
des fonds que le Roi auroit imposés sur
tous ses Sujets, & qui, étant levés dans
chaque Province, devroient être versés
des Caisses particulieres dans celle du
Trésor Royal. Je ne parle point du second
genre d'imposition, dont l'administration
entiere, tant en recette qu'en dépense,
seroit confiée aux Etats Provinciaux. J'ai
déjà dit, & je le répete encore, qu'elle
ne pourroit paroître odieuse ni insuppor-
table à personne, l'objet & l'emploi en
étant également connus. On pourroit
même avec confiance imaginer de nou-
velles taxes pour de nouveaux objets d'u-
tilité. Je n'indiquerai qu'un seul projet
de cette espece. On sait que celui d'éle-
ver les Enfans trouvés & d'en tirer parti
pour le service de l'Etat, est un des plus
intéressans dont on puisse s'occuper. Il
faut d'abord trouver les fonds nécessaires
pour y pourvoir; ensuite faire les ar-
rangemens les plus sages, dresser des
Réglemens, construire & arranger des
bâtimens convenables pour recevoir ces
innocentes victimes du libertinage ou de
la foiblesse; préposer à leur nourriture
& à leur éducation, des personnes in-
<285>telligentes, honnêtes & assidues; enfin
déterminer le genre de travail auquel ils
pourront être appliqués, lorsque leur
éducation sera finie, & qu'ils entreront
dans la grande classe des Citoyens.
Le moyen de procurer ces fonds me paroît
être une taxe sur tous les célibataires du
Royaume, qui soit personnelle & propor-
tionnée à leur fortune & à leur condi-
tion. Je crois qu'on la trouvera juste
d'après ce raisonnement. C'est une obli-
gation essentielle que contracte chaque
Citoyen en naissant, de donner à son
tour d'autres Citoyens à l'Etat, ou il faut
que des raisons supérieures l'autorisent à
faire exception à cette regle. Il fut un
temps chez les Romains où l'on condam-
noit à l'amende ceux qui refusoient de
se marier. La Religion Chrétienne a ca-
nonisé le célibat religieux & clérical; &
indépendamment de ce que tout ce qui
est fondé sur cette base est respectable,
il y a de bonnes raisons politiques pour
continuer la défense de se marier, faite
aux Ministres de la Religion. Il y a une
autre espece de célibat qui a bien moins
de titres & de raisons en sa faveur: on
l'appelle depuis quelque temps philoso-
phique; effectivement il tient à un genre
<286>de philosophie, dont chacun à la vérité
peut s'accommoder en particulier, mais
qui sera toujours contraire au bien de
la Société, parce qu'il tient à l'égoisme.
Après tout, il faut convenir qu'on ne
peut pas forcer les gens à former des liens
contraires ou à la délicatesse de leur con-
science, ou même simplement à leurs
inclinations; mais n'est-il pas juste de
leur faire acheter la liberté dont ils veu-
lent jouir, ou plutôt de rendre ce rachat
régulier, & de le faire tourner au profit
de la Société? car d'ailleurs il y a bien
peu de gens à qui leur célibat ne coute
quelque chose. Je voudrois donc que
chaque célibataire payât la valeur de l'en-
tretien d'un enfant, depuis sa naissance
jusqu'à l'âge de quinze ans, & assujettir
à cette taxe tous les hommes qui seroient
parvenus à l'âge de vingt-cinq ans sans
s'être mariés, jusqu'à soixante; & les
femmes depuis l'âge de vingt jusqu'à
cinquante. Il n'y a aucun lieu de douter
que cette taxe ne produisît beaucoup;
& comme il seroit essentiel qu'elle ne fût
employée à aucun objet qu'à sa pro-
pre destination, si le nombre des enfans
naturels & orphelins ne suffisoit pas pour
absorber les fonds destinés a l'entretien
<287>de cette maison, on pourroit y admettre
encore les enfans de ceux qui en seroient
vraiment surchargés. Par-là l'on seroit
cesser la crainte funeste qu'ont les habi-
tans de la campagne, d'avoir plus d'en-
fans qu'ils n'en peuvent nourrir. Quant
aux Réglemens & à l'administration de
ces établissemens, ils mériteront certai-
nement la plus grande attention, sur-
tout pendant le temps de la premiere
nourriture. Mais je crois qu'il faudroit
laisser aux Etats des différentes Provin-
ces, le soin d'y pourvoir, & établir
même sur cet objet une espece de con-
currence & d'émulation entre elles, à qui
nourriroit le plus d'enfans & les éleveroit
le mieux. Il seroit d'autant plus juste de
laisser ce soin aux Provinces, que ce
seroient elles qui percevroient la taxe.
Selon toute apparence, cette imposition
se payeroit volontiers, quoique ce fût
peut-être une des plus fortes. Quant à
l'emploi qu'on feroit de ces enfans lors-
qu'ils seroient grands, celui des garçons
ne seroit pas embarrassant; ils seroient
destinés au service militaire; étant bien
juste que les enfans de la Patrie servent
de préférence à la défendre. La milice
dans laquelle ils entreroient, seroit hono-
<288>rable; chaque Province devant être obli-
gée d'entretenir un certain nombre de
bataillons, pour former un régiment qui
porteroit son nom. Les soldats seroient
tous natifs de cette même Province, soit
qu'ils eussent reçu leur éducation dans
les maisons dont je viens de parler, ou
qu'ils se fussent engagés volontairement.
Les Officiers en seroient du moins origi-
naires; les Colonels pourroient être choisis
entre les Seigneurs qui y posséderoient des
terres considérables. Quoiqu'il fût néces-
saire que ce Corps, tant qu'il seroit en
activité, fût toujours employé dans des
Provinces différentes de la sienne; les re-
traites & les récompenses, tant des Offi-
ciers que des Soldats, seroient toujours
accordées pour la Province dont ils seroient
originaires; de sorte qu'ils ne perdroient
jamais l'espoir de retour dans leur patrie,
la vanité d'y paroître avec honneur,
s'ils avoient bien servi, & la honte d'y végé-
ter sans considération, en cas qu'ils se
fussent mal conduits. Je ne dis ceci que
comme un mot en passant. J'ajouterai que
la cavalerie & les dragons devroient être
tout entiers composés de volontaires, &
que les espérances bien fondées d'un côté,
& la crainte de l'opprobre de l'autre, se-
<289>roient suffisans pour empêcher la déser-
tion des soldats, & entretenir le zele de
l'Officier François. Mais ce n'est pas ici
le lieu & le moment de m'étendre sur cet
intéressant objet. Je reviens aux Enfans
de la Patrie, c'est ainsi que je voudrois
qu'on les appelât. On occuperoit ceux
qui seroient foibles & mal constitués, en
leur faisant apprendre des métiers pro-
portionnés à leurs forces. On seroit plus
embarrassé des filles; mais c'est relative-
ment à elles que ceux qui se piqueroient
de zele pour le bien public, pourroient
exercer leurs talens. en indiquant quel est
le genre d'occupation qu'il seroit possible
de leur procurer, eu égard au climat, aux
productions & au commerce de chaque
Province. Cette différence de climat & de
productions doit nécessairement empêcher
de soumettre aux mêmes principes & aux
mêmes regles tous ces établissemens. Il
faut les diriger suivant les lieux & les
temps; mais l'objet est le même pour tous
les pays. Favoriser la population, pourvoir
à l'éducation physique & morale des en-
fans, & les rendre utiles à la Patrie, quel
but plus glorieux & plus désirable peut-on
jamais se proposer?
Une quatrieme observation, à laquelle
<290>je pourrai répondre aussi bien qu'aux deux
précédentes, c'est que je ne fais entrer
pour rien dans mon plan le Clergé & les
Ecclésiastiques. En voici la raison: dans
l' état présent, le Clergé de France, en
vertu de ses immunités; ne paroît en rien
contribuer aux charges publiques; ainsi
il ne doit avoir aucune part à l'adminis-
tration de ces charges. Il est vrai cepen-
dant que le Roi perd fort peu à laisser les
Ecclésiastiques jouir de ces immunités
auxquelles ils sont si attachés; ils contri-
buent, & même considérablement ; mais
leur contribution se paye dans une forme
si différente de celle des autres Corps de
l'Etat, & si mal entendue tant pour le
Roi que pour eux-mêms, qu'ils en peu-
vent faire mieux que d'y renoncer. S'ils
le font, alors assujettis aux contributions
comme les Seigneurs & autres posses-
seurs laiques, on les admettra comme
eux à veiller sur l'intérêt public, qui
sera aussi le leur; on leur accordera
même dans les assemblées, les honneurs
& les prééminence dus à leur caractere
sacré; mais il faudra bien qu'ils acquittent
les dettes que le Clergé du Royaume a
contractées en corps: il y aura à cet
égard de grands arrangemens à prendre,
<291>& il faut convenir qu'ils sont délicats.
Rien n'est si respectable que le Clergé,
même relativement à son revenu tempo-
rel: la source de ses richesses est sacrée,
elle tient à une Religion que non seule-
ment la Foi, mais même la Politique
nous oblige de respecter & de conserver.
Mais le Clergé ayant à sa tête, comme il
y en a aujourd'hui, des Prélats éclairés
& modérés, se prêtera sans doute à tout
ce qu'exigera de lui l'intérêt de l'Etat;
il préviendra le cri des Provinces, & des
scandales qui nuiroient à tout.
D'un autre côté, l'on sentira que s'il y
a un meilleur emploi à faire d'une partie
des revenus du Clergé, que celui auquel
ils sont à présent appliqués, ils ne doi-
vent certainement pas être livrés au pil-
lage. Ces richesses ont été destinées par
nos ancêtres à toutes sortes de bonnes
oeuvres; à obtenir du Ciel, par de fer-
ventes prieres, la rémission de leurs péchés
& des nôtres, à célébrer avec pompe les
augustes Mysteres de notre Religion, à
bâtir & à orner les Temples, enfin à la
subsistance des Ministres des Autels, &
après eux à celle des pauvres & au sou-
lagement des infirmes. Les nouvelles dis-
positions qu'on peut faire de ces richesses,
<292>doivent toujours se ressentir de leur pre- miere destination. Il faut prélever dessus
tout ce qui est nécessaire au culte divin
& à l'entretien de ceux dont les fonctions
habituelles sont d'enseigner les Doges,
de prêcher la Morale, & de faire avec
dignité les cérémonies de l'Eglise; la
charité a droit de réclamer tout le reste.
Comme la façon de remplir ce grand
objet dans les différentes Provinces, ne
sera jamais mieux connue que par leurs
Administrateurs, c'est avec chaque Admi-
nistration Provinciale qu'il faut régler
toutes ces dispositions, & ce sont elles
qu'il faut charger de les suivre.
Je crois n'avoir plus à répondre qu'à
une seule question. "Vous n avez parlé,
me dira-t-on, que d'Etats Provin-
ciaux; n'assemblera-t-on jamais les
Etats Généraux du Royaume? négli-
gera-t-on cette forme ancienne & res-
pectable de convoquer la Nation? Y
avoit-il rien de plus auguste que cette
réunion des trois Ordres représentés
chacun par des Députés du premier rang
ou du premier mérite? Le Parlement
d'Angleterre n'est, pour me servir de
l'expression d'un de nos meilleurs Publi-
cistes François (Etienne Pasquier),
<293>que des Etats au petit pied, en com-
paraison de nos Etats Généraux de
France."
J'avoue que je ne suis point séduit par
cette haute opinion que quelques person-
nes ont conçue de nos Etats Généraux.
Plus je lis notre Histoire, & plus je recon-
nois que premiérement ils ne tiennent
point du tout à la constitution de notre
Monarchie. Les premiers Assemblées
Nationales, les anciens Parlemens, les
Cours Plénieres n'y ressembloient point
du tout. Ce n'étoient que des conseils ou
conférences du Roi avec ses principaux
Officiers, Conseillers & Feudataires. Il
n'étoit point encore question du Tiers-
Etat; le Peuple n'y avoit aucune part, &,
comme je l'ai dit plus haut, il n'a été admis
que fort tard dans les Assemblées Natio-
nales. Et pourquoi a-t-on bien voulu l'y
souffrir? Pour exiger de lui des subsides,
sans jamais lui laisser le soin de les régler,
ni de faire aucun arrangement qui tendit
à son soulagement ni au bien public.
Aussi, que faisoit-il entendre dans ces As-
semblées? Des doléances, qui n'aboutis-
soient jamais à rien, soit que le Peuple
fût trahi par ses Représentans, ou que
ceux-ci ne se trouvassent pas assez forts
<294>pour gagner quelque chose sur les deux
autres Corps de l'Etat. Toutes les charges
tomboient sur le malheureux Peuple; le
crédit, les honneurs & les graces étoient
pour les autres. Enfin le Roi & la Nation
se sont, pour ainsi dire, donné le mot,
il y a près de deux cents ans, pour cesser
d'assembler les Etats Généraux, parce que
l'un & l'autre ont également reconnu
qu'ils ne produisoient nul bien. Le Roi
n'en tiroit aucun parti pour contenir
sa Noblesse, ni le Peuple pour son sou-
lagement. Si l'on assembloit les Etats
Généraux, aujourd'hui que les bornes
du Royaume sont bien plus étendus, la
cohue & la confusion y seroient encore
bien plus grandes, & elles ne l'étoient
déjà que trop il y a deux ou trois cents
ans. Ce qui se passe en Angleterre, ne
doit pas nous faire desirer d'adopter une
forme de Gouvernement qui ressemble
au Parlement de cette Isle; & nos As-
semblées seroient bien plus embarras-
santes, étant nécessairement bien plus
nombreuses. La forme que je propose
pour les Etats Provinciaux, est toute
différente, & fondée sur des principes
très-éloignés de ceux des Etats Généraux.
Oublions donc tout ce qui pourroit nous
<295>rappeler ces principes que j'ai combattus.
Le seul avantage que le Roi auroit pu
tirer des Etats Généraux pour le bien de
ses sujets, c'eût été de réunir des per-
sonnes instruites de l'état & du véritabe
intérêt de ses Provinces; de pouvoir les
consulter dans chaque circonstance im-
portante, & de ne rien faire que d'après
leurs avis réfléchis & raisonnés. Mais n'aura-
t-il pas toujours à la suite de son Conseil,
des Députés de chaque Etat Provincial,
& dans ce Conseil même, d'anciens Com-
missaires qui connoîtront l'état de ces Pro-
vinces; & ne pourra-t-il pas les réunir
pour leur communiquer ses intentions & ses
ordres, lorsqu'il le croira nécessaire?